Ile Longue 1914-1919
Ile Longue 1914-1919, le camp de prisonniers

Dieser Internet-Auftritt verfolgt das Ziel, möglichst viele Informationen über das Internierungslager auf der Ile Longue zusammenzustellen, damit Historiker und Nachkommen der Internierten sich ein Bild von den Realitäten dieses bisher wenig bekannten Lagers machen können - nicht zuletzt auch, um die bedeutenden kulturellen Leistungen der Lagerinsassen zu würdigen.

Le but de ce site est de prendre contact avec les familles des prisonniers allemands, autrichiens, hongrois, ottomans, alsaciens-lorrains... qui ont été internés, pendant la Première Guerre mondiale, dans le camp de l’Ile Longue (Finistère).

Le témoignage de Hellmut Felle
Article mis en ligne le 29 avril 2014
dernière modification le 22 janvier 2017

par Sabine
logo imprimer

Grand-père

Notre grand-père, Hellmut Felle, est né à Ulm en 1891, seul garçon de 3 enfants. La famille Felle – une famille protestante d’artisans et de commerçants – y est bien établie depuis longtemps.

La famille montre son ascension sociale en envoyant Hellmut au lycée où il passe son baccalauréat pour ensuite faire des études à l’université. Comme beaucoup de ses contemporains de cette classe sociale, il est loyal vis-à-vis de l’empereur, très conservateur et d’un esprit très patriotique. Pendant ses études, il entre dans une corporation d’étudiants. Il est passionné par le sport. Le sport est pour lui – et ceci est assez typique pour cette classe sociale à cette époque – un moyen de préparer son corps à la guerre (il dit « durcir son corps comme si c’était de l’acier »). Il s’intéresse à l’histoire, joue bien du piano et dessine avec talent.

En 1914, comme il parle anglais, français et espagnol, il travaille, à Barcelone, pour l’entreprise Siegle de Stuttgart comme commerçant diplômé. Pour nous, la génération de ses petits enfants, il est difficile de comprendre qu’il n’est pas content du fait que, lorsque la guerre de 14 – 18 éclata, il est bloqué à l’étranger et qu’il essaye de regagner l’Allemagne pour y devenir soldat. En 1914, avec d’autres sympathisants, c’est en bateau qu’il veut se rendre d’abord en Italie, pays neutre à l’époque, afin de poursuivre son chemin jusqu’en Allemagne. Ce bateau à vapeur dénommé « Federico » est cependant capturé par la marine française et une odyssée comme interné civil qui durera pendant 5 ans commence alors pour mon grand-père et le mène à travers différents camps français, en commençant par le Fort Saint-Nicolas à Marseille, puis la colonie pénitentiaire de Casabianda en Corse, Uzès et finalement l’île Longue où il est incarcéré entre 1916 et 1919. Pendant toute sa captivité, il écrit son journal intime (toutefois pas chaque jour). Il existe encore aussi quelques dessins qu’il fait sur place dans les différents lieux lors de sa captivité et qui montrent aussi bien des scènes de sa vie quotidienne que des paysages. Les photos sont toutes prises à l’île Longue.

A son retour en Allemagne, un pays qui avait changé de façon fondamentale entre-temps, il ressent le fait de ne pas avoir été soldat comme un très grand défaut. Les 5 années de captivité le préoccupent beaucoup et il décide donc de faire de ses notes et de son journal intime ainsi que de ses dessins et photos plus quelques articles de journaux un livre intitulé « 5 ans derrière les fils barbelés ». Il ne peut oublier ces fils barbelés qui entourent le camp. Le fil l’incite à faire des dessins et des aquarelles, même plusieurs années après.

L’une des aquarelles, celle montrant un pâturage autour d’une ferme, évoque pour nous quelque chose de particulier. Elle se trouvait accrochée au mur dans le salon de nos grands-parents à Stuttgart. Pour nous enfants, c’était un tableau énigmatique que nous ne pouvions pas bien expliquer.

Notre grand-père avait beaucoup raconté avec ses enfants – notre père et notre oncle – sur ses cinq années de captivité ; nous autres avons appris la connaissance du monde principalement par notre père. Maintes choses prirent à posteriori une importance particulière, sans doute en rapport avec ces années de captivité.

C’est ainsi que notre grand-père aimait bien la nature ; lors de promenades communes il nous engageait, nous les enfants, à bien inspirer et expirer, il nous poussait non pas seulement à contempler la nature qui nous entoure mais également à la saisir et à s’en réjouir. Sa soeur Martha s’est occupée bénévolement de prisonniers durant des années en plus de son travail habituel : savoir si cette attitude est liée aux expériences de son frère, ne trouvera malheureusement aucune réponse.

Est-ce que notre grand-père prend conscience que cette captivité lui a peut-être sauvé la vie ? Et, si oui, quand est-ce que c’est le cas ? Toujours est-il qu’en 1939, il ne crie pas « Hourra ! » et ne demande pas à être appelé sous les drapeaux comme participant volontaire à la guerre. Il est au contraire content que sa seule mission durant cette guerre est, en 1944, une mission de retranchement près de Strasbourg. Et il est content que son fils aîné Gerhard, notre père, ne soit pas apte au service militaire en raison d’un handicap physique ce qui l’épargne d’être appelé sous les drapeaux (et ainsi il reste en vie). Nous regrettons que nous ne puissions plus poser de questions à notre grand-père. Par exemple celle de savoir s’il est devenu franc-maçon suite à ses séjours dans les camps. Lui ainsi que notre père auraient été particulièrement contents de connaître ce projet qui consiste à étudier l’histoire du camp de l’île Longue. Pour nous qui sommes les petits enfants, le fait de pouvoir partager les récits de notre grand-père avec d’autres personnes, notamment de nationalité française, nous semble une bonne chose toute à fait passionnante.

Article rédigé par Sabine Herrle, petite-fille d’Hellmut Felle.

Freunde, amis, friends
Gustav (Gustavo) Fritz, Helmut Felle, Walter (Fitje) Stemann

Rester dans le camp Île Longue

(Pages 118-193 du rapport de Hellmut Felle, le passionnant témoignage est annexé à cet article.)

En juin 1916, on nous fit savoir que nous devrions être transférés dans un autre camp. Après quinze jours pendant lesquels toutes les suppositions possibles circulaient, nous apprîmes que nous allions intégrer le camp d’internés civils de l’Île-Longue près de Brest. On nous donna l’ordre de remettre tout notre linge, à l’exception de celui que nous portions sur le corps. Le linge remis fut méticuleusement examiné et transporté à la gare.

Début juillet 1916, le premier convoi partit pour l’île Longue. Nous autres restants attendions d’un jour à l’autre l’ordre de marche. Presque toutes les heures, par signal de trompette, les chefs de groupe étaient convoqués chez le commandant qui leur donnait des ordres relatifs au comportement pendant le voyage. Une fois, on nous donna l’ordre de nous munir d’une couverture pour le transport, puis cela fut changé, nous devions en emmener deux, puis c’est le sac de paille qui devait être emmené, puis aussi le sac de couchage, à la fin l’ordre donné fut : « Rien ne doit être emmené ! » Quand les jours d’attente devenaient des semaines, la situation commençait à nous ennuyer puisque nous n’avions plus que le linge que nous portions sur nous.

Pendant ces journées précédant le départ, le commandant fit fouiller sans relâche les chambres, à la recherche de journaux intimes et d’autres écrits. Puisque la visite d’une commission médicale suisse était annoncée qui devait proposer certains malades à l’internement en Suisse, le départ priva beaucoup de malades de l’espoir d’être proposés à l’internement en Suisse. Nous autres, physiquement en bonne santé, attendîmes d’heure en heure le moment où nous quitterions notre prison tant détestée. Nous fûmes épouvantés de voir que, début août, nos bagages furent rapportés de la gare pour nous être remis. Ne devrions-nous jamais échapper à cette horrible caserne ? Plus que jamais le son strident de la trompette, appelant les chefs de groupe au commandant, nous cassait les oreilles. Une nouvelle pluie de règlements concernant la manière de saluer les supérieurs, l’ordre dans les chambres et couloirs … s’abattait sur nous. Comme pour se moquer de nous, les boy-scouts d’Uzès, en faisant bruyamment entendre leurs cornes, passèrent devant notre caserne aux ouvertures grillagées et bouclées de planches.

A peine quelques jours après le retour des bagages, l’ordre fut donné de les remettre à nouveau. Une nouvelle fois ils furent fouillés et transportés à la gare. De nouveau, nous attendîmes impatiemment l’ordre du départ. Alors, arriva aussi chez nous la commission médicale suisse, pour sélectionner un nombre de camarades en vue de l’internement en France, parmi eux aussi le jeune Mexicain de notre chambre. En avalant des acides dilués ou en diminuant la prise d’aliments, un certain nombre de prisonniers avaient essayé de se rendre « mûrs pour la Suisse » et ainsi d’échapper au triste sort de la captivité. Quelques-uns y arrivèrent effectivement, d’autres durent rester malgré tout et eurent à supporter pendant encore longtemps les séquelles des dévastations infligées à leur corps. Mais, pendant cette période les tracasseries atteignirent leur plus haut degré : Nous étions tout près du désespoir quand fut donné l’ordre de nous lever à minuit et de nous préparer au départ. Comme le bouclage des fenêtres avec des planches, pendant notre séjour, ainsi la nuit sombre devait soustraire les Boches de la vue des habitants d’Uzès.

Brest

Traversée de la France

Vendredi 16 août 1916, à minuit, l’alarme sonne. Nous nous relevons de la couche, nous habillons à la lumière bleuâtre de la petite lampe de nuit, devons vider les sacs de paille dans la cour et balayer la caserne. C’est un fourmillement de spectres d’ombres noires dans la nuit sombre d’où surgissent tels des spectres schèmes les visages blêmes des prisonniers, avant de disparaître. Nous nous cousons nous-mêmes un sac à dos, chargeons couverture et gamelle et, dans l’obscurité de la nuit, attendons pendant des heures dans la cour, où des corporaux, balançant des lampes, nous comptent et répartissent en colonnes de groupes. Quand le jour commence doucement à pointer, le portail de la caserne est ouvert. Dans la rue devant la caserne règne un silence de mort. Comme des spectres, des pignons de maisons surgissent dans le demi-jour. Nous nous mettons en marche. Quand je passe la voûte du portail, je dois respirer profondément. Maintenant nos bottes claquent sur les pavés raboteux d’Uzès. Des fenêtres de quelques maisons sort un rayon de lumière et des personnes en chemises blanches y apparaissent. Enveloppée d’un silence profond, entre jour et nuit, notre colonne avance lentement. Quand nous arrivons à la gare, le jour se lève.

Nous dûmes attendre environ deux heures et, pendant ce laps de temps, fûmes comptés plusieurs fois. Puis arriva, à cheval, le commandant qui traversa nos rangs. Une locomotive pantelante s’approcha, fut accouplée aux wagons, et le chargement des wagons disponibles commença. Ensemble avec mes camarades, j’avais la chance d’attraper un bon wagon de troisième classe. Dans sa lourdeur, le train mit un certain temps avant de se mettre en mouvement. Combien inaccoutumé était le bercement et le balancement du train ! Le train traversa la région montagneuse des Cévennes, avec ses forêts et crevasses, en passant des douzaines de tunnels dans lesquels la vapeur de la locomotive nous empêcha presque de respirer. Le trajet passa ensuite par Brioude, Poitiers, Tours, Le Mans, Rennes avant d’arriver à Brest et dura quatre jours, jusqu’au mardi 22 août. Je n’ai pas besoin de dire que, en arrivant, j’étais tout moulu. En Touraine, j’ai remarqué les champs de blé étendus dans lesquels travaillaient entre autres des prisonniers de guerre allemands. Combien la guerre était éloignée ! Une fois, pendant le trajet, notre transport s’arrêta à côté d’un train occupé de troupes françaises au retour du front. La plupart d’entre eux semblaient être saouls, ils nous invectivèrent et l’un d’eux cassa une vitre de notre compartiment.

Nous n’avions pas à nous plaindre des équipes de gardes dans notre compartiment. Ainsi, à côté de moi était assis un chasseur monté avec qui j’entrai en conversation. Nous abordâmes le sujet des raisons économiques qui ont provoqué la guerre et je nommai comme mobile la jalousie des Anglais ; je fis aussi remarquer que les Français se retiraient bien plus tôt des affaires que c’est le cas en Allemagne. Oui, dit-il, tout cela n’est pas la cause mais la conséquence, à savoir la conséquence de la paix de Francfort, défavorable pour nous : « Tandis que les forces de l’Allemagne furent multipliées par la guerre victorieuse, la France subit toujours les effets de cette défaite. La modification de la paix de Francfort est pour nous l’objectif principal de la guerre. Et nous avons la supériorité. Certes, nos armées n’ont pas encore conquis la décision, mais attendez ! Le temps travaille pour nous. L’armée anglaise n’en est qu’à ses débuts. En Macédoine vous êtes en grand danger et dans quelques jours vous allez voir la déclaration de la guerre de la Roumanie. Croyez-vous vraiment que votre allié, l’Autriche-Hongrie pourra tenir ? »

Moi : « Je suis convaincu que nous pourrons tenir le front de l’ouest contre toutes les attaques et que nous serons en mesure de supporter les pertes sur le front de l’est comme celle lors de l’offensive de Broussiloff. Cependant, à cause de ses offensives, la force des Alliés s’affaiblira tellement qu’un jour il vous sera impossible d’emporter un succès décisif. Pendant ce temps, nous sommes en pays ennemi et tenons des gages. »

Après un long silence, le chasseur disait : « Comme vous, nous en avons assez de la guerre, mais le temps de la paix n’est pas encore arrivé. Si cependant nos journalistes se trouvaient, comme nous, dans la gadoue des tranchées, ils écriraient d’autres articles. C’était la première remarque critique d’un Français à l’égard de la presse française que j’aie entendue. Jusqu’à présent, les soldats français que nous connaissions, s’étaient toujours basés sur les seuls journaux. Au Mans, nous dûmes changer de wagon. De tout jeunes petits gars de soldats bouclaient la gare. Nous dûmes descendre et prendre place dans un autre wagon. Il y était écrit « Alsace-Lorraine IVème classe ». Nous avions de la chance parce que dans notre wagon il y avait au moins une toilette. Très fatigué, avec d’autres camarades je m’allongeai sur le sol et m’endormis, bien que les secousses fissent taper les têtes contre les parois.

Île Longue – Warten auf Post / Attente du courrier

Au quatrième jour de notre voyage, fatigués, démolis et affamés, nous arrivâmes à Brest. Notre train s’arrêta pendant quelques heures sur une voie secondaire près d’une usine d’explosifs en plein travail. Finalement, il descendit au port et s’arrêta sur un quai éloigné. Tout de suite, quelques vapeurs de commerce armés attirèrent mon attention ; les canons étaient installés sur le pont arrière, sur de hautes plateformes. D’importants tas de munitions, emballées dans des caisses en bois, furent chargés dans des wagons à marchandises tenus prêts. Nous dûmes descendre, fûment comptés et conduits au bord d’un remorqueur qui quitta le port intérieur entouré d’un mur pour sortir dans la large rade. Comme des pointes d’une couronne, de toute part de raides falaises plongent dans l’eau et divisent la grande rade dans plusieurs petites baies. Le soleil brillait chaudement sur la surface de l’eau. Les roches étaient rongées par la mer, mais sur leur dos se dessinaient des prés verts légèrement bombés. Notre bateau laboura un large sillon dans la surface lisse. Nous fîmes cap sur une île qui émergeait abruptement de l’eau. Sur son dos couvert de broussailles nous distinguions de vieilles fortifications qui se détachaient clairement devant l’horizon. Soudainement, un groupe d’hommes en sortit avec précipitation, criant et brandissant chapeaux ou mouchoirs, qui dévalèrent la côte raide, en se dirigeant vers l’embarcadère. C’étaient des prisonniers de l’Île-Longue. Nous étions arrivés à destination.

Nous sommes débarqués et voyons avec étonnement que les prisonniers de l’Île-Longue ont tous l’aspect bronzés, qu’ils sont habillés correctement, portent de vrais chapeaux, casquettes et mêmes de bonnets de club multicolores. Et nous voilà, avec nos vêtements ridicules, militarisés, le bonnet de clown, confectionné de vieux chiffons, sur la tête, à la vue de nos vieux camarades, nous ressentons une profonde honte des signes de l’humiliant abaissement que l’on nous a fait subir au camp d’Uzès.

Île Longue – Unsere Gärten / Notre jardin
- dahinter von uns gebauter Sportplatz

A peine arrivés à terre, nous arrachons les bandes rouges, numéros, PG et bonnets et les jetons à l’eau. Nous déchargeons nos bagages et les portons avec peine sur le chemin raide montant vers le haut de l’île, aidés par nos camarades, qui nous saluent joyeusement. Nous passons par un large amas de fils de fer derrière lequel s’étendent de basses baraques de bois. De primitives digues en pierre servent de chemins de marche. Divisés en plusieurs groupes, nous visitons le camp dont les baraques aux parois penchées ont l’air ravagées par les intempéries. Nous sommes 34 hommes à être logés dans une baraque d’une largeur de cinq mètres et d’une longueur de vingt mètres qui ressemble à une arche de Noé. Du côté de chaque pignon se trouve une porte avec le numéro de la baraque. Un passage couvert de planches en bois divise la baraque en deux moitiés. A droite et à gauche du couloir, sur toute la longueur, sont installés des sommiers destinés à servir de supports pour le sac de paille. Sur chaque paroi latérale cinq ouvertures qui peuvent être fermées grâce à des fenêtres pivotantes jettent une faible lumière à l’intérieur. Il n’y a ni table ni chaise. L’éclairage consiste en une seule lanterne d’étable qui, le soir, est posée au milieu de la baraque. Nous constatons qu’il s’agit d’un produit allemand. J’ai grand-faim, c’est pourquoi je suis content quand je suis invité par un vieux de l’Île-Longue que je connaissais d’autrefois. Mais combien je suis étonné quand je rentre dans les baraques de ceux qui sont depuis longtemps à l’Île Longue. Il y a des prisonniers du « Nieuw-Amsterdam ». Avec de la toile de sac, ils ont divisé la grande baraque en plus petites parties et y ont appliqué des papiers peints. Ils se sont procuré une table et des chaises. Sur les parois sont accrochés des tableaux et des rideaux sur les fenêtres.

Île Longue – Dorf Fret 1 / Village « Le Fret 1 »
Île Longue – Dorf Fret 2 / Village « Le Fret 2 »

Des lits pliants et superposés permettent une bonne utilisation de l’espace. Une porte coulissante ferme l’entrée. Quelle différence par rapport à Uzès où l’on nous avait supprimé tous les sièges et tables. Après avoir échangé nos paillasses, conformément aux ordres reçus, nous cherchons en vain un cabinet de toilette. Nous apprenons alors que l’eau est restreinte. Puis nous recevons encore une claire soupe à l’eau, préparons notre couche de nuit et nous couchons de bonne heure. Très fatigué de ce long et pénible voyage, je tombe aussitôt dans un sommeil profond et sans rêve.

Île Longue

Comment décrire mes impressions quand je faisais pour la première fois le tour du camp, à l’intérieur des fils barbelés, sans que mon regard vers l’extérieur soit restreint par des murs. De voir à nouveau de l’eau, des champs et des collines avait quelque chose de bouleversant pour moi. J’oubliais le temps et par-dessus la clôture je regardais vers la rade, dans laquelle entraient et sortaient des navires, ainsi que la verdure des champs avoisinants aux bouts desquels émergeaient quelques pignons de fermes. Dans les premiers jours, je ne pouvais me rassasier de contempler la nature, ainsi le soir lorsque les nuages rougeoyaient dans les rayons du soleil couchant. Mais la nostalgie du pays et du monde au-delà des fils barbelés, m’envahissait à nouveau. Alors, à la tombée de la nuit, dans le lointain, de l’autre côté de la rade, les lumières de Brest s’allumaient et exerçaient une attraction.

Île Longue – Lagerstrasse / Rue de camp

Bien sûr, nous nous étions vite habitués à ces nouvelles impressions et nous exigions du nouveau. Mais il y avait une différence très importante entre les camps précédents et le nouveau. Les prisonniers avaient, par exemple, construit un terrain de sport avec beaucoup d’efforts et de frais, ce qui était une bénédiction pour l’ensemble du camp. Ainsi nous pouvions, malgré tout, faire des exercices corporels à l’air libre. En effet, le terrain était utilisé de bonne heure le matin jusque tard dans la soirée. Pas moins de quatre clubs de football et trois de hockey sur gazon, chacun composé de plusieurs équipes, ainsi que des équipes de ballon au poing et de jeu de paume se partageaient le terrain. Un club de gymnastique proposait des exercices aux agrès ou au sol. Lorsqu’un match important était annoncé, et on y voyait des performances de premier ordre, le terrain était entouré de centaines de spectateurs qui accompagnaient avec enthousiasme le fil des matchs. Le terrain était ouvert le matin et servait de terrain pour la promenade du matin aux 2 000 prisonniers civils. Moi-même j’y faisais chaque matin mes tours, sauf quand je participais à un match du matin et m’y préparais déjà.

Île Longue – Hockey / Hockey sur gazon
Île Longue – Fussball / Football

Lors d’un tour à travers les baraques, j’étais étonné d’entendre chanter une voix de femme. Je m’arrêtai et m’approchai, c’est alors que je remarquai qu’un gramophone jouait dans une baraque. Donc même cela existait ! Il y avait aussi un orchestre à cordes, constitué par des prisonniers, qui donnait d’excellents concerts. Nous étions tellement affamés de tout ce qui nous rappelait la civilisation. Ce qui était surtout agréable c’est que dans la journée on nous laissait la paix. C’en était enfin terminé avec les chicanes à longueur de journée comme à Uzès. L’appel n’avait lieu que deux fois par jour, matin et soir, dans les baraques. Par contre le nombre de corvées était plus important, car tout ce qui arrivait sur l’île, aliments et besoins divers, devait être déchargé du bateau à vapeur et remonté sur l’île, un travail très pénible par temps de tempête ou de pluie.

Notre camp dépendait du ministère de l’Intérieur. Ce qui fait qu’au sein du camp, le maintien de l’ordre n’était pas du ressort de soldats ou gendarmes, mais était effectué par des soi-disant « surveillants » [1] que nous appelions « les Pères Noël » en raison de leur âge avancé. Ils portaient un uniforme bleu foncé et des bonnets où étaient marquées, en rouge, les lettres MI (Ministère Intérieur [2]). Ils ne voulaient rien de nous et étaient satisfaits si nous-mêmes les laissions en paix. Ils se faisaient un joli revenu supplémentaire avec, entre autres, le trafic de tabac. Naturellement, en peu de temps ils avaient des surnoms tels que : « la mort d’Ypres », « cadavre en vacances », « hérisson de fumier », et encore d’autres. La surveillance à l’extérieur du camp était effectuée par des soldats qui étaient logés dans de spacieuses baraques à l’extérieur du camp. Notre premier travail était de délimiter, comme nous l’avions vu, une petite pièce dans la baraque, de mettre en place des séparations à l’aide de toile de sac et de construire des supports de lits. Nous prîmes un quatrième homme dans notre groupe culinaire et eûmes ainsi assez d’espace afin de délimiter deux petites pièces. Nous aménageâmes l’une des chambres comme « chambre à coucher », avec deux lits superposés, l’autre comme « salon ». Nous recouvrîmes la toile de jute tendue de papiers peints, décorâmes l’intérieur avec des tableaux, construisîmes une étagère à livres, une table et nous fîmes fabriquer par un prisonnier menuisier des chaises confortables. Nous suspendîmes notre bonne vieille caisse de Casabianda. Elle nous servait de garde-manger.

Île Longue – Die Lagerautoritaet / L’autorité de camp

Clandestinement, nous sciâmes une fenêtre dans la cloison de la baraque, à hauteur de la couchette, comme nous l’avions vu dans d’autres baraques, malgré la menace de 30 jours de cachot. Peu après notre arrivée, dans le camp entier on commença à scier, marteler, frapper, parce que chacun de nous voulait modifier les inconfortables baraques pour en faire des espaces plus habitables. Exception faisaient les Turcs, Grecs, Polonais et Tchèques qui se satisfaisaient de ce qui était proposé par les Français. Peu après notre arrivée à l’Île-Longue, les Tchèques furent renvoyés du camp. Dans une cuisine se préparaient les repas, d’abord pour trois puis, plus tard, pour quatre baraques. Même si les rations étaient plus petites que celles d’Uzès, en revanche la principale composante de notre alimentation était bien cuite, à savoir les pommes de terre. Dans les premiers jours de notre arrivée, nous reçûmes du pur pain blanc. Son goût ressemblait à celui des gâteaux, nous n’en étions pas rassasiés, mais bientôt, cuit avec toutes sortes d’additifs, il devint plus sombre et arriva à la distribution trempé, morcelé et moisi. Il y avait en permanence un certain manque de pain dans le camp, car ce n’était que pendant peu de temps que la vente bien limitée de pain à la cantine était autorisée. Le sucre n’était jamais fourni et il nous manquait douloureusement. A l’hiver 1916-17 nous avions le droit, deux fois par semaine, de commander de la viande et des légumes, par le biais de la cantine.

Île Longue – Der Wachmann vom Innenministerium / Le garde du ministère de l’Intérieur

Dans la baraque dénudée de la cantine, nous pouvions acheter, mais pas toujours, quelques-uns des produits alimentaires de première nécessité. Ce qu’il y avait en abondance, par contre, c’était une bière légère et un mauvais vin rouge. Quelques camarades se consolaient avec le vin, mais l’avaient chèrement payé. Les prix à la cantine augmentaient sans arrêt. A partir de 1917, seuls les malades avaient le droit d’acheter des légumes, mais seulement avec une autorisation médicale. En 1918 et 1919, la situation se compliqua sérieusement étant donné que le cours de change du Deutsche Mark tomba rapidement, si bien qu’au déclenchement de la révolution de 1918 en Allemagne l’on obtint à peine 30,- francs pour 100,- Reichsmark.

Alors que nous étions occupés à nous installer dans le nouveau camp, les informations politiques nous causaient du souci. Le 28 août 1916, la Roumanie déclara la guerre aux puissances centrales, et quelques jours plus tard les troupes ennemies envahirent la Transylvanie. Les grands titres dans les journaux français firent alors part d’une foi inébranlable en la victoire : « Effondrement des puissances centrales ! » était le mot d’ordre. Mais la page allait se tourner de façon décisive. Les Bulgares avancèrent dans le Dobrudja, Turtukai, la Silistria et, enfin en octobre, Constanza, tombèrent dans nos mains. Mais, de manière inattendue, la décision vint d’ailleurs. L’armée de Falkenhayn battit de façon décisive les Roumains à Hermannstadt [3]. Puis suivirent les durs combats pour la possession des passages des Alpes transylvaniennes. La frappe rapide et mortelle fut donnée au col du Vulcan ; et alors, les troupes allemandes avancèrent comme un puissant torrent jusqu’à Targu Jiu et, dans une course rapide et victorieuse, jusqu’à Craiova et à travers la Valachie. Suivit, de façon surprenante, le passage du Danube par Mackensen, et le 6 décembre, Bucarest tomba entre nos mains, ce qui provoqua dans notre camp une tempête d’allégresse. Après la chute de Braila, la nouvelle année vit nos troupes en position sur le Sereth [4].

Île Longue – Küche / Cuisine

Sur les théâtres d’opérations à l’ouest, mois par mois, Français et Anglais fonçaient sans succès sur les positions allemandes de la Somme. Que signifiait, en revanche, que, devant Verdun, Vaux et Douaumont fussent à nouveau perdus. Ces succès partiels de l’adversaire nous semblaient ne pas pouvoir entraîner des changements de la situation stratégique.

On comprend aisément que la détention, déjà longue de plusieurs années, et la perspective que la guerre pouvait durer encore longtemps, suscitaient un besoin de divertissement dans cette monotonie quotidienne. Etant donné que parmi les prisonniers il y avait des camarades doués pour les arts, il fut demandé aux Français l’autorisation de jouer du théâtre. L’autorisation nous fut donnée au printemps 1917.

Les muses ont donc emménagé dans des ainsi nommées baraques Adrian vides. Une scène fut installée, du bois, du carton, de la toile et de la peinture furent achetés à Brest. L’on attendait avec impatience la première qui portait sur les planches la pièce « Alt Heidelberg ». Le succès fut total. La mise en scène était excellente et s’améliorait de plus en plus au fil du temps, lorsque plusieurs artistes étaient en concurrence sur l’aménagement de la scène. La question de l’éclairage était très difficile à résoudre car nous ne disposions pas de suffisamment de pétrole pour nos lampes à pétrole. Les variations de luminosité de l’éclairage de la scène furent par exemple réalisées à l’aide d’un câble métallique ingénieusement construit qui permettait de monter ou baisser simultanément les lampes à mèches installées devant la scène. Le mobilier de scène fabriqué par des professionnels ou de talentueux amateurs était d’une élégance trompeuse. Du jute peint remplaçait de coûteux revêtements en tissus et paraissait absolument vrai.

Île Longue – Theater-Propaganda / La propagande de théâtre

Au début, l’on croyait que notre théâtre allait sous peu faire naufrage par manque d’acteurs féminins. Mais l’on devait bientôt constater que nos craintes étaient infondées. Au fil du temps les rôles de dames furent joués par des camarades particulièrement doués, de manière si ressemblante que les pièces dans lesquelles il y avait un rôle féminin exigeant n’étaient plus à craindre. Nous avions reçu le maquillage et les perruques de la patrie et les tailleurs du camp savaient répondre à toutes les exigences. Nos comédiens jouissaient de la même admiration que le héros, l’amoureux ou le naïf sur les scènes de la patrie. Oui, ils étaient eux-mêmes fiers de leurs rôles, bientôt ils étaient aussi jaloux de certains rôles et bientôt aussi, ils donnaient aux mauvaises langues assez de matière pour les commérages. Parmi les pièces jouées je cite : Die Versunkene Glocke (La Cloche engloutie), Ehre (Honneur), Heimat (Patrie), Der Biberpelz (La Peau de castor), Moral (Morale), Traumulus, Taifun, Erster Klasse (Première Classe), Der Geburtstag (L’Anniversaire).

Île Longue – Die versunkene Glocke 2 / La cloche engloutie 2
Gerhart Hauptmann
Île Longue – Die versunkene Glocke 1 / La cloche engloutie 1
Gerhart Hauptmann
Île Longue – Alt Heidelberg 1 / Vieux Heidelberg 1
Wilhelm Meyer-Förster
Île Longue – Alt Heidelberg 2 / Vieux Heidelberg 2
Wilhelm Meyer-Förster
Île Longue – Die Medaille / La Médaille
Ludwig Thoma

Les représentations commençaient l’après-midi à 16 h 30 et se terminaient avant l’appel du soir. Les prix d’entrées étaient de 1,60 FF par personne, ce qui était très bon marché en considération des importants frais de matériel.

Combien d’excitation et de matière à discussion nous apportait notre théâtre ! Nous nous réjouissions d’avance de chaque nouvelle pièce. Les acteurs et les pièces furent soumis à des critiques détaillées. L’action sur la scène se déployait comme dans un beau rêve. Un nouveau monde s’ouvrait devant nous, qui prenait fin brusquement, lorsque, au début du crépuscule, nous devions regagner nos mornes baraques sans lumières, pour nous laisser tomber sur nos minces sacs de paille écrasés.

A l’époque de l’ouverture du théâtre, nous eûmes aussi l’autorisation d’imprimer un journal de camp qui devait être censuré par l’interprète français avant sa publication. Il fut rédigé à la main sur du papier albuminé, puis reproduit par lithographie. Il paraissait chaque samedi. Son contenu touchait tous les domaines hormis la politique.

Son contenu touchait en première ligne à la vie du camp. Il informait sur le théâtre, le sport, la gymnastique, le jardinage, qui se faisait sur peu de mètres carrés de terre entre les baraques, ainsi que sur les livres. Le journal était complété par une chronique humoristique et satirique hebdomadaire. Puisque quelques camarades avaient perdu tout sens de l’humour, cette chronique fut l’objet de polémiques qui dégénérèrent en voies de fait. Nous étions assez contents de notre « Inselwoche » (La semaine de l’île) jusqu’à ce qu’après 15 mois de parution, elle arrêtât sa publication. Après tant de temps il avait mal vieilli. C’est alors qu’un nouvel organe vit le jour sur l’île : « Die Kehrseite » (« La Face cachée » ou « L’envers de la médaille »). Comme la rédaction l’avait expliqué dans son premier numéro, seules des « idées originales » devaient être admises dans cette feuille intellectuelle. Ces idées étaient tellement originales qu’elles ne furent pas comprises par les lecteurs. Moi aussi, je la décommandai pour des considérations de santé, et elle mourut sous peu d’une mort sans douleur et à peine pleurée. Après la révolution, dans le camp parut une « Volksstimme » (« Voix du peuple ») [5] qui informait sur les dures conditions de paix imposées par l’Entente et qui disparut sous peu par manque de papier.

Les mois de détention sur l’île Longue s’étiraient à nouveau en années. Durant l’été 1917, la nourriture fut immangeable. Il y avait tous les jours de la soupe de haricots au goût de renfermé et du riz plein de vers et de cafards. Beaucoup de camarades souffraient de maladies de l’estomac et des intestins. Les poêles à charbon de bois étaient une bénédiction car nous pouvions au moins y faire cuire nous-mêmes quelque chose.

Île Longue – Raumkunst in der Baracke / Aménagement artistique de la baraque

Ce qui nous permit toujours de nous redresser et nous remplit à nouveau de courage et de nouveaux espoirs c’était la pensée à nos courageux soldats sur les fronts. Même dans la 3ème année de guerre, le front ouest résistait aux terribles attaques des Alliés. A la fin de l’année 1917, nous nous sentîmes soulagés, lorsque la résistance des Russes fut rompue et que les avances de nos troupes jusqu’à la Piave éliminèrent la menace venant de l’Italie. Les articles des journaux français sur les difficultés alimentaires en Allemagne ainsi que les fréquents changements dans la conduite de l’Empire nous causèrent à nous tous de gros soucis. Il nous parut impossible que l’entrée des Etats-Unis d’Amérique dans cette guerre pût compenser la défaillance des Russes. En décembre 1917 nous pûmes constater une intense activité dans le port de Brest. Des transporteurs de troupe américains arrivèrent et se suivirent avec une effrayante régularité. Comme nous l’entendîmes, Brest était une base continentale en Europe pour les Américains. Tous les huit jours, un énorme convoi de navires arrivait en rade de Brest. Cela nous fendait le cœur d’être obligés de voir ces beaux navires allemands, confisqués par les Américains, repeints en gris, qui arrivaient en rade de Brest remplis à ras bord de troupes étrangères. Coupés du monde par les fils barbelés, nous devions regarder des dizaines de milliers d’ennemis débarquer à terre, accueillis par une musique tonitruante dont les sons portés par le vent de nuit arrivaient sur notre île, et qui étaient venus se battre contre nos frères.

L’hiver passa dans une torpeur mortelle. Nous étions assis impuissants derrière les coulisses du théâtre mondial, sur la scène duquel devait se jouer le dernier acte sanglant du drame. Dans les baraques, il manquait de lumière et de chauffage. Nous étions assis ternes et apathiques sur nos sacs de paille, un livre à la main, par-dessus lequel le coup d’œil vagabondait régulièrement dans le vide. Dès que le froid devenait insupportable nous nous dépêchions vers le terrain de sport et le contournions à pas rapides pour nous chauffer les pieds. Mais beaucoup de prisonniers durent y renoncer car ils ne possédaient plus de chaussures en bon état.

Journal de l’Île-Longue

Lundi 21 mai 1917.

Je veux à nouveau tenir un journal. Je le veux pour disposer d’un souvenir d’une période décisive pour ma patrie, une justification pour moi-même, inactif, qui doit languir derrière les fils barbelés en captivité française. Nos pensées sont toujours auprès de nos courageuses troupes sur le champ de bataille. Nous voulons patiemment supporter la honte qui est la nôtre pourvu que notre armée soit victorieuse.

Dans notre camp se trouvent toutes sortes d’individus. Il y a des faibles et des forts. Les caractères ne s’improvisent pas. Ils se montrent là où il y a du sérieux, le sens du devoir et de la lutte dure.

Depuis trois semaines nous avons le plus beau temps de soleil. Vers le village, les prairies resplendissent d’un vert intense, les arbres bourgeonnent. De l’autre côté du camp, au-delà des barbelés, les genêts fleurissent dans un jaune soutenu. Du côté brestois, le dos de la colline se dresse comme un verrou devant la rade de Brest. Le soir, le soleil se tient comme un disque rouge sang au-dessus, et jette sur l’eau un doux reflet rose. Il descend doucement derrière les hauteurs et laisse jouer le reflet rouge dans le voile déchiré des nuages dans le ciel. La rougeur disparaît progressivement et se modifie en un jaune soutenu, qui se reflète aussi dans l’eau. Alors le crépuscule recouvre les montagnes et les collines. Telles des masses amorphes et sombres elles émergent du niveau de la mer.

Mardi 22 mai 1917.

Une pluie battante tambourine sur les toits des baraques et m’empêche pendant longtemps de m’endormir. La nourriture est misérable. Les Français nous administrent des haricots au goût renfermé et du riz plein de vers, si bien que l’appétit nous passe complètement. Aujourd’hui il n’y a pas de journaux car la chaloupe ne fait pas la traversée les mardis et vendredis, par manque de charbon. Le soir, un vent cinglant se lève et me fait trembler de froid.

Île Longue – Kameraden 1914 - 1919 - Fitje und Hahn / Fitje et Hahn

Mercredi 23 mai 1917.

Après une nuit avec une pluie bruyante, une belle journée ensoleillée se lève. Vers midi le vent se renforce et ramène de gros nuages de pluie, qui couvrent le ciel d’un triste gris.
Le journal français informe de l’heureux retour du maréchal Joffre des Etats-Unis.

Jeudi 24 mai 1917. 958ème jour.

Les prisonniers ont cultivé tous les petits endroits libres du camp. Il ne s’agit toujours que de quelques mètres carrés, mais combien d’amour et de soins y sont employés. Des radis, petits pois, pommes de terre et concombres ont été semés ou plantés. Le langage populaire parle déjà de terres seigneuriales.

Samedi 26 mai 1917. 960ème jour.

La chaude nuit de mai m’a empêché de dormir. Une journée presque estivale et lourde se lève. Les couches donnent déjà des radis. Environ 90 nouveaux prisonniers arrivent et sont répartis sur les baraques vides. Je m’achète auprès du comité d’entraide une paire de chaussures en toile de voile pour trois francs.

Lundi de Pentecôte, 28 Mai 1917. 962ème jour.

Le directeur du camp nous fait savoir que les colis avec de l’alimentation et du tabac ne sont plus distribués aux prisonniers car l’Allemagne ne l’autoriserait pas non plus. (Comme nous l’avons appris par des journaux allemands introduits en contrebande, des prisonniers français en Allemagne auraient reçu dans des colis des instructions pour la destruction de la moisson allemande).

Mercredi 30 mai 1917. 964ème jour.

Le temps est froid et inclément. J’ai eu un sommeil agité la nuit dernière et me sens infiniment fatigué. Vers midi, cinq torpilleurs entrent dans le port, suivis de quatre vapeurs apparemment non chargés. Il règne une grande excitation dans le camp à cause d’une notice dans le journal au sujet de l’échange de prisonniers. D’après cette information, un homme doit être échangé contre un autre. Partout l’espoir germe à nouveau.

Vendredi 1er juin 1917. 966ème jour.

Un bateau torpilleur camouflé en piège à sous-marin est ancré dans la rade. Il est cependant si maladroitement camouflé que même nous, nous le remarquons au premier regard.

Samedi 2 juin 1917. 967ème jour.

Les haricots et le riz de la cuisine des Français ont le goût du renfermé et sont pleins de vers. C’est pourquoi nous cuisinons sur notre petit poêle et faisons à nouveau des crêpes avec de la salade.

Dimanche 3 juin 1917. 968ème jour.

Le soleil brillant se lève et répand ses rayons sur la campagne. Il illumine notre pauvre cœur emprisonné et nous apporte du réconfort. Au-delà des barbelés s’étendent les prairies dans un vert fertile. Les eaux de la rade de Brest, entourées de leur couronne de rochers marron, luisent dans une lumière bleu foncé. Sur le dos de ces rochers, l’on peut reconnaître les surfaces de prés verts. Dans le lointain, les ailes d’un moulin à vent tournent allègrement dans le vent susurrant.

Le soir nous étions assis en cercle dans les rayons du soleil devant la baraque et parlions de la patrie.

Lundi 4 juin 1917. 969ème jour.

Chaude journée d’été. Peut-être la plus belle depuis le début de l’année. L’air est très calme. Le soleil est brûlant. L’après-midi, couché sur le dos dans l’herbe clairsemée, je ne vois que le ciel bleu, l’eau bleue, et, sur la bordure du ciel, de chers petits nuages blancs. Je me sens en pleine sérénité. Tour ce qui me pèse et m‘oppresse est oublié.

Le peuple de jeunes poulets, descendants de la première génération de l’île, élevés en couveuse à l’aide d’une lampe à pétrole, à partir d’œufs frais, gloussent et courent entre les herbes.

Tard le soir, le soleil encore lumineux va se coucher en prenant congé de nous et laisse encore longtemps des reflets rouge sang sur les eaux de la rade.

Splendide temps chaud d’été. Je suis en chemise et knickers. Les haricots servis par la cuisine des Français sont pleins de vers. Il règne une grande amertume parmi les prisonniers. Si l’on se plaint auprès du commandant, la réponse est : « il n’y a pas de provision disponible » ou « chez vous nos prisonniers n’ont rien de mieux ».

La chaude soirée d’été retient encore tous les prisonniers en dehors des baraques. La lune rouge jaune est suspendue comme un lampion dans le sombre ciel du soir.

Jeudi 7 juin 1917. 972ème jour.

Il règne une importante pénurie d’eau sur l’île. Le matin, l’eau des récipients est entièrement consommée en une demi-heure. Si bien que beaucoup de prisonniers peuvent à peine se laver. Dès le soir nous allons déjà pomper de l’eau dans des seaux afin de ne pas être pris au dépourvu le matin. Après m’être levé, je fais une promenade le long des barbelés autour du camp. Entre les réseaux de barbelés poussent des herbes en abondance, de la fougère, des genêts et des boutons d’or. Un parfum épicé flotte dans l’air.

Le petit croiseur à deux cheminées qui mouillait dans la rade depuis quelques jours n’est plus visible aujourd’hui.

La Chambre des députés française a voté sur les objectifs de la guerre. Avec une majorité absolue, contre les voix des socialistes, elle exige la cession de l’Alsace-Lorraine, réparation pour les dévastations dans le pays, réduction de l’armée allemande. La France fait connaître ses intentions.

Le beau temps nous fait sortir des baraques et c’est bien ainsi. La pluie va bientôt revenir, et nous devrons alors, jour après jour, rester assis dans les sombres logements.

Vendredi 8 juin 1917. 973ème jour.

Durant la nuit, les puces m’ont tracassé. La « Dépêche de Brest » rapporte que les Anglais ont pris Wytschaete et Messines en faisant 5 000 prisonniers. La Chambre des députés italienne décide le protectorat italien sur l’Albanie.

Samedi 9 juin 1917. 974ème jour.

Hier, j’ai traité toutes mes couvertures de couchage avec de la poudre contre les insectes. Ceci étant fait, j’ai bien dormi cette nuit. Lors du dernier match de football, j’ai pris un sérieux coup sur le tibia et, à mon grand regret, je dois suspendre le sport.

Mercredi 13 juin 1917. 978ème jour.

Beau temps mais beaucoup de vent. Les toits défectueux de nos baraques sont à nouveau goudronnés. Désormais, le beurre et les légumes ne doivent plus nous être vendus. Le roi Constantin abdique au profit de son fils Alexandre. Les Alliés envahissent la Thessalie. Les Italiens avancent sur Prevesa. L’Entente est donc arrivée à ses buts en Grèce. En Russie, Broussiloff a été nommé chef d’état-major de l’armée.

Jeudi 14 juin 1917. 979ème jour.

75 tonnes de charbon pour le camp sont arrivées hier. Tous les prisonniers doivent aider au déchargement.

Vendredi 15 juin 1917. 980ème jour.

Une chaude journée. L’ABC de Madrid [6] parvient au camp. Selon ses informations, les Allemands ont coulé, au mois d’avril, 1 091 000 tonnes de navires de commerce.

Île Longue – In Gefangenschaft / Autoportrait

Lundi 18 juin 1917. 983ème jour.

En représailles, à partir de maintenant aucun colis en provenance de la patrie n’est plus livré aux prisonniers. Aujourd’hui j’ai fini la lecture de « Frédéric le Grand » de Carlyle.

Mardi 19 juin 1917. 984ème jour.

Le « Berner Bund » [7]est régulièrement introduit en contrebande dans le camp. Il nous fournit d’excellents articles de Stegemann.

Mercredi 20 juin 1917. 985ème jour.

Les puces ne m’ont pas laissé dormir la nuit dernière. La matinée est froide, venteuse et pluvieuse.

Vendredi 22 juin 1917. 987ème jour.

J’en fais toujours trop au hockey et au football, si bien qu’ensuite je suis totalement épuisé, par manque de nourriture.

Dimanche 24 juin 1917. 989ème jour.

Le sort de prisonnier est terrible. Combien heureux sont ceux qui peuvent être dehors en campagne. Notre petit orchestre du camp donne ce soir un concert, qui m’émeut profondément.

Ouverture d’Egmont van Beethoven
Trio avec piano (Do - mineur) van Beethoven
Requiem (3 violoncelles et piano) Popper
Suite de l’Arlésienne n° 2 Bizet

Lundi 25 juin 1917. 990ème jour.

Le journal du soir annonce que les Soviets ont dissous la Douma. Les tentatives du gouvernement russe de remettre de l’ordre dans l’armée et de préparer une nouvelle offensive semblent rencontrer une forte résistance auprès du parti des soldats et travailleurs. Je suppose que cela va aussi affaiblir les positions de l’actuel ministre de la guerre Kerensky et du général Broussiloff. Tant mieux pour nous si cela bouillonne dans la chaudière de la révolution russe.

Mercredi 27 juin 1917. 992ème jour.

Ce soir, au théâtre du camp on donnait la pièce « Die Versunkene Glocke » (« La Cloche Engloutie ») de Gerhart Hauptmann. Le jeu et la mise en scène étaient au-dessus de tout éloge.

Vendredi 29 juin 1917. 994ème jour.

Ciel gris. Le vent froid mugit et nous pousse dans les baraques. Je ressens en moi un vide et un ennui effroyables. D’innombrables fois je prends un livre et le repose à nouveau. Le papier journal est encore tout juste bon pour les besoins hygiéniques. Hier s’est répandu dans le camp la rumeur que le croiseur français « Kléber » aurait été coulé devant Brest [8].

Samedi 30 juin 1917. 995ème jour.

Temps froid d’hiver avec vent tempétueux. Dans le journal du midi, la rumeur du naufrage du « Kléber » est confirmée. Le roi de Grèce Constantin doit désormais se trouver en Suisse. Maintenant, c’est Venizelos qui est à la barre et a rompu les relations diplomatiques avec les Puissances centrales.

Dimanche 1er juillet 1917. 996ème jour.

Les journaux font grand bruit au sujet du débarquement de troupes américaines à Bordeaux. Cela doit sans doute revigorer « l’élan » [9] français. Nous nous faisons beaucoup de soucis en raison de la pénurie alimentaire en Allemagne. Chez nous, dans le camp aussi, la nourriture devient de plus en plus juste, si bien que beaucoup de prisonniers se portent volontaires pour les travaux agricoles.

Lundi 2 juillet 1917. 997ème jour.

Un vrai temps d’hiver ! Ciel gris et vent froid ! Un grand vapeur à deux cheminées d’environ 16 000 tonnes mouille aujourd’hui dans la rade, ainsi qu’un grand croiseur avec quatre cheminées. Les Russes auraient attaqué en Galicie sur un front de 30 km. J’espère qu’ils vont s’y briser le crâne pour de bon.

Mercredi 4 juillet 1917. 999ème jour.

Depuis deux jours l’attaque des armées russes est au centre de l’intérêt. Après les conquêtes de terrain du début, les attaques semblent être repoussées. Ce soir il y a une éclipse de lune.

Jeudi 5 juillet 1917. 1000ème jour.

Beau temps chaud. Une commission suisse visite le camp. Ces messieurs ont un comportement assez étrange. Ils sont désagréables et ont une conduite prétentieuse. L’offensive russe semble être stoppée.

Samedi 7 juillet 1917.

De lourds nuages d’orage envahissent le ciel. Le vent d’ouest cinglant fait considérablement rafraîchir les températures. Des éclairs alternent avec des averses de pluie, sans qu’il y ait une vraie décharge orageuse.

Mardi 10 juillet 1917. 1005ème jour.

Chaude journée d’été. Pour la première fois depuis notre présence sur l’île, nous avons l’autorisation de nous baigner dans la mer. Je m’y prépare. Mais lorsque j’entendis les Français gueuler autour des prisonniers et qu’il nous fallut attendre indéfiniment jusqu’à ce que 100 hommes eussent le droit de descendre jusqu’à la mer, je fus saisi de colère, si bien que je renonçai au bain.

En ce moment, un ennui profond m‘a saisi. Je suis dans un véritable état de décomposition, indifférent, incapable au travail concentré.

Dimanche 15 juillet 1917. 1010ème jour.

Le journal du soir informe de la révocation de Bethmann-Hollweg. Il est remplacé par Michaelis, inconnu de nous tous.

Lundi 16 juillet 1917. 1011ème jour.

Vent violent et pluie. Le matin, deux bateaux de transport, escortés par deux torpilleurs, entrent dans le port. Lors de notre promenade du soir nous nous entretenons vivement avec deux hispano-allemands à propos de la politique intérieure allemande. Il semblerait que la démission du ministre de la guerre von Stein qui, avec Hindenburg et Ludendorff, défend l’opinion de se battre, en ce moment, avec l’épée plutôt qu’avec des mots, ait provoqué la démission du chancelier de l’Empire. Il faut donc considérer le nouveau chancelier comme un représentant de « la paix allemande ». En opposition avec ce point de vue, une partie (majorité ?) du Reichstags semble vouloir soumettre au vote une résolution concernant les objectifs de la guerre, comme si cela permettait de réduire la durée de la guerre !

Mercredi 18 juillet 1917. 1013ème jour.

Journée grise, maussade et pluvieuse. Comme un voile obscurcissant elle se pose sur l’esprit et l’âme et menace de m’étouffer.

Les sons de la trompette [10]
Annonçant l’heure du coucher se sont perdus.
Le noir brouillard de la nuit monte
Des profondeurs de la mer.

Une âme humaine solitaire erre
Sur les chemins du camp,
Où les fils barbelés s’emmêlent,
Elle est saluée par huées.

L’obscurité qui voile sa douleur,
Ses peines ici-bas,
A l’aide ! Afin que se réalise son souhait,
Qu’elle retrouve la paix.

Vendredi 22 juillet 1917. 1015ème jour.

Aujourd’hui, j’ai reçu mes petits colis en provenance la patrie. Malheureusement, l’un d’eux était périmé à cause de la durée du temps passé avant la distribution. Le nouveau chancelier a tenu un discours de grande sévérité. De nouveaux crédits de guerre furent accordés, contre les 17 voix du groupe de Liebknecht.

L’évolution en Russie est imprévisible, elle semble s’orienter plutôt vers une dispersion que vers une consolidation.

Mercredi 25 juillet 1917. 1020ème jour.

La journée nuageuse se termine par une belle soirée. Le soir, nous apprenons que les armées russes reculent sur une largeur de front de 250 km. Les Allemands ont franchi le Sereth. Le soir, une flottille entière de petits bateaux entre dans la rade.

Samedi 28 juillet 1917. 1023ème jour.

Les Français ne fournissent plus de café aux prisonniers. C’est pourquoi le comité d’aide allemand au camp s’est entre-temps chargé de fournir du thé. Depuis longtemps nous n’avons plus reçu de sucre ou des produits de remplacement.

Jeudi 2 août 1917. 1028ème jour.

Le troisième anniversaire de la déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie. Trois années entières ! Et nous sommes toujours au milieu de combats sanglants et ne voyons nulle part les forces s’émousser. Est-ce que la délivrance se pointera à l’est ? Qui peut le dire ? Tout ce que je porte en moi, c’est la foi en l’Allemagne et l’espoir de l’effondrement de la Russie.

Vendredi 3 août 1917. 1029ème jour.

Vent violent. Maintenant, alors que sur tous les fronts on se bat à nouveau sérieusement, notre emploi du jour est déterminé à nouveau par l’arrivée du journal.

Lundi 6 août 1917. 1032ème jour.

Le matin, quand il commence à faire jour et que la lumière perce par la petite lucarne de notre « cabine », je suis réveillé par les mouvements attentionnés de mon camarade Fritz qui se lève le premier, descend de son lit à étage au sol et se dépêche vers le robinet d’eau, alors que Fitje est encore dans un profond sommeil dans son lit du bas. Je me retourne encore quelques fois dans mon lit, j’entends Fritz poser le seau d’eau sous le lit et s’habiller doucement. Ensuite il va dans notre compartiment séjour afin de lire. Peu de temps après, la trompette sonne le réveil. Il est 6 h 30. Les sons hachés du signal du réveil agissent sur moi comme les coups d’un poing dur et osseux. J’ouvre les yeux, vois Fitje qui dort encore et me lève.

En premier je regarde si dans le lit chaud, dans la chemise ou entre les couvertures se trouve encore une puce qui n’a pas fini de savourer son plaisir nocturne cruel, étends sur le sol un morceau de toile de jute, mets ma cuvette de toilette en place, que j’ai remplie à la pompe, la veille au soir, et commence à me laver. J’ai encore un peu de savon en réserve. On ne sait pas combien de temps il y en aura encore à la cantine. Je me lave et me brosse de haut en bas, me frotte bien, me sèche le visage avec une serviette en lin et m’habille rapidement. Entre temps Fitje s’est levé, a mis son manteau sur les épaules et se dépêche vers la baraque des sanitaires, car l’eau sera coupée après l’appel de 7 h. L’homme chargé du service est déjà occupé de verser le café qu’il est allé chercher à la cuisine. Je le bois le plus souvent avec mon camarade Fritz. Avec cela nous mangeons un morceau de pain, soit sec ou avec une garniture reçue de la maison ou provenant de la cantine. Les derniers temps nous pouvions de temps à autre acheter du lard. Nous le faisions fondre et y ajoutions un tiers ou la moitié de beurre de palme. Ce n’est pas mauvais. Toutefois nous préférerions des conserves. Cependant il y a un mais, car les fruits et légumes ne doivent pas être vendus dans le camp. A 7 h, c’est l’appel. Le vieux gardien, dénommé Père Noël par les prisonniers, passe dans les baraques et nous compte. Les gardiens ont reçu, selon leur aspect, un surnom de la part des prisonniers, comme par exemple, « la mort d’Ypres », « Kohlenfitz », « oiseleur », « cadavre en vacances » et d’autres encore.

S’il ne pleut pas je vais le long de la clôture en fil de fer ou je commence à lire. A partir de 9 h, nous avons le droit de nous ébattre sur le terrain de sport construit par nos soins. Je suis moi-même un fervent joueur de football et de hockey sur gazon. Vers 10 h, tout le monde attend le journal de Brest, en particulier quand les évènements guerriers se précipitent.

Le déjeuner est à 10 h 30. Une alimentation dont chacun de nous a désormais ras le bol. Déjà par la quantité, absolument insuffisante. Hormis les pommes de terre, il n’y a pas de légumes verts. Pas de farine pour préparer une sauce. Après le déjeuner nous allons chercher de l’eau chaude dans la cuisine et nous nous brassons un café à l’aide de nos propres maigres réserves. Avec cela, nous mangeons un morceau de pain, nous roulons une cigarette et la fumons. Je passe le midi à lire ou à l’air libre.

Puisque la nourriture nous réussit si mal, nous autres trois camarades, nous avons acquis un poêle à charbon de bois qui a été fabriqué dans le camp. Le soir, nous cuisinons désormais nous-mêmes. La plupart du temps nous dînons vers 16 h 30. Nous attendons alors le journal qui paraît vers 18 h 30, mais qui ne nous est pas apporté le mardi et le jeudi, parce que la chaloupe est supprimée par manque de charbon.

A 20 h 30, c’est à nouveau l’appel. Une heure plus tard, la trompette sonne le repos du soir. Entre temps, je vais me promener avec Fritz. Nos discussions tournent toujours autour de la patrie et de la question comment tenir bon. Vers 21 h 30, nous nous couchons, avec la peur des morsures de puces.

Samedi 11 août 1917. 1037ème jour.

Si seulement nous pouvions avoir des pommes de terre. Le sucre et la confiture me manquent tellement.

Lundi 13 août 1917. 1043ème jour [11].

Temps maussade et changeant. Pour le dîner, il y a de la soupe de lentilles : 8 livres de lentilles pour 90 hommes.

Vendredi 17 août 1917. 1043ème jour.

Vent. Depuis un grand remorqueur, les Français tirent sur des cibles représentant des kiosques de sous-marins. On entend les détonations pendant toute la journée.

Lundi 20 août 1917. 1046ème jour.

Le matin, un brouillard presque impénétrable enveloppe tout le camp. Il disparaît vers midi et laisse la place à un beau temps chaud. Une grande flotte de petites embarcations entre le soir dans le port.

Sur le panneau d’affichage du camp Il y a un appel pour la formation d’une légion polonaise en France. Etant donné que l’alimentation est descendue sous le minimum acceptable, une centaine de prisonniers veulent à nouveau, ces prochains jours, s’inscrire pour les travaux agricoles.

Désormais lorsque retentit le soir la sonnerie de l’appel, il fait déjà assez sombre. C’est avec malaise que nous pensons aux mois d’hiver à venir.

Vendredi 24 août 1917. 1050ème jour.

Les mugissements de la tempête durant la nuit m’ont réveillé plusieurs fois. Elle souffle depuis le golfe de Gascogne. Les baraques grincent et tremblent. Sans cesse le sombre gaillard frappe avec de violents coups. Les toits légers sont secoués, comme si une armée sauvage chevauchait sur nos têtes.

Dans les pauses, on entend le tic-tac des vers du bois. Il travaille inlassablement, aussi en nous-mêmes. Il n’y a pas que le bois qui vieillit, pourrit et devient putride, même notre intérieur est rongé par l’interminable temps.

Samedi 25 août 1917. 1051ème jour.

Je me lève avant le réveil. La tempête a fini de rager. Le ciel est couvert d’un épais mur de nuages gris noir. La fumée blanche et grise des navires relâchant devant Brest se détache du ciel. Vers l’est, une brutale déchirure dans les nuages scinde l’épais voile. Ses contours, de plus en plus clairs, se teintent de blanc argenté. Un ton de rose délicat s’y mêle. Mais déjà des lambeaux blancs de nuage se dressent à nouveau devant la porte du soleil et créent une terne ambiance matinale. Le vent souffle plus fort. Rapidement la voûte du ciel gris se déchire en mille morceaux qui se mettent en mouvement et laissent apparaître le ciel tendrement bleu clair. Seulement, à l’est subsiste encore un épais banc de nuages. Le soleil opère avec force. Il brise la lourde masse en puissants morceaux qui veulent toujours lui barrer le chemin. Pendant un instant seulement, des rayons émergent des puits profonds, s’étendent rapidement sur la voûte céleste et forment à nouveau un voile épais devant le soleil. Apparaissent en vitesse toujours de nouveaux groupes de nuages, se rassemblent, renforcent le sombre voile qui monte de plus en plus haut, avant de s’étendre sur la totalité de la voûte céleste. Maintenant le vent de sud-ouest balaye le village, les champs et envahit les baraques, et la pluie crépite à nouveau sur les toits, le bourdonnement enfle : La tempête et la pluie font la noce sur l’île rocheuse située au bout de l’Europe.

Aujourd’hui nous avons soumis des plaintes à la direction du camp :

  1. Alimentation totalement insuffisante, qui fait qu’une majorité d’internés sont contraints à souffrir de faim, en particulier ceux qui n’ont pas de moyens.
  2. Selon les propos de la direction, dans les mois d’hiver à venir, il y aura probablement un manque total de moyens d’éclairage, ce qui va nous contraindre durant ces mois de rester assis le soir dans l’obscurité.
  3. Les baraques ne pouvant être réparées, selon les propos de la direction, par manque de carton bitumé et de goudron, durant les pluvieux mois d’hiver, la pluie passera partout.
  4. Il ne nous est pas permis d’acheter des légumes frais, des fruits et du moins des pommes de terre, alors que la Bretagne est riche en tels produits et qu’il ne peut être question de manque.

Quant à la proposition de la direction, d’adresser nos revendications à la légation suisse, nous regrettons de ne pouvoir en faire usage. Car lors de sa dernière visite nous avons dû constater la mauvaise volonté de ces messieurs suisses envoyés au camp et qui, malgré leur visite du camp de plusieurs heures, n’ont même pas eu le temps de prendre en considération des plaintes d’ordre général ou personnel.

Dimanche 26 août 1917. 1051ème jour.

Jour après jour, les salves de pluie éclatent sur les toits des baraques. La tempête d’ouest mugit en bourrasques et souffle entre les baraques. De temps à autre la masse nuageuse se déchire, et le soleil laisse passer au travers du voile de nuages une lumière estompée. Depuis l’horizon les noirs gaillards foncent à nouveau. Les falaises en collines de la rade encore visibles dans une lumière laiteuse sont à nouveau enveloppées par la grisaille de la nouvelle tempête. L’eau de la rade est recouverte d’écume blanche. Une forte pluie tombe sur le sol en clapotant. Elle plonge toute la rade dans l’obscurité. A toute vitesse elle glisse sur les masses d’eau rageuses, et grimpe en mugissant et sautant sur les versants abrupts de l’île. La voilà, une nouvelle fois ! Et alors, avec une monstrueuse rage la tempête et la pluie s’abattent sur nous, continuellement, inlassablement.

Lundi 27 août 1917. 1052ème jour.

Toute la nuit, la tempête se déchaîne le long des minces parois de bois. Les baraques gémissent, les toits sont fouettés par la pluie. Le lendemain matin ce n’est pas mieux. Je sors sous la pluie et la tempête et me sens à l’aise. La tempête se renforce le soir, elle hurle et tonne entre les écueils, c’est comme si à chaque seconde mille trains de chemin de fer se télescopaient. La baraque est balancée. A chaque moment nous craignons de nous envoler.

Mardi 28 août 1917. 1053ème jour.

C’était une nuit terrible. Le vent nous balançait dans nos couchettes, il criait, hurlait, éclatait avec rage. La pluie frappe sur le toit comme avec mille marteaux. Ce matin la tempête continue de se déchaîner, et pourtant le soleil brille, quel pays étrange !

Mercredi 29 août 1917. 1054ème jour.

La tempête a faibli, mais elle siffle encore sur l’île, tantôt fort, tantôt faible. Durant la nuit elle m‘a réveillé avec une pluie battante.

Je vais à la gymnastique et je me rends compte que je suis devenu tout raide !

Le café du matin est remplacé par une soupe. Les rations par jour et tête sont : 50 g de choux, 30 g de carottes, 20 g d’oignons, 4 g de matière grasse. En outre, chaque homme reçoit 600 g de pain et 500 g de pommes de terre, par jour. Par semaine, il y a 600 g de viande, 400 g d’oignons, 600 g de choux, 100 g de légumes secs, 60 g de riz, 100 g de matière grasse et 40 g de fromage.

Jeudi 30 août 1917. 1055ème jour.

Journée grise, froide et humide. Le vent se renforce vers midi. Les prisonniers malades doivent se faire examiner par le médecin pour cause d’internement en Suisse. Des 33 hommes de notre baraque, 19 sont allés chez le médecin et doivent attendre durant des heures jusqu’à leur tour.

Vers le soir, le ciel impénétrablement gris laisse ruisseler de la pluie. Des heures durant, elle crépite sur les toits si bien qu’au sec, nous nous sentons d’une certaine façon à l’abri. Nous avons commandé du charbon de bois pour notre poêle. Nous ne recevons que 8 kg au lieu de 100 kg. Le kg est à 60 centimes. Après l’acquisition de pétrole, c’est le premier combustible que nous recevons.

Vendredi 31 août 1917. 1056ème jour.

La nuit fut morte et grise. Le disque blafard de la lune montante se reflète dans les flaques d’eau. La matinée est fraîche et grise. L’atmosphère est humide et présage de nouvelles pluies.

Samedi 1er septembre. 1917. 1057ème jour.

Journée froide et maussade avec du crachin. Un nombre inhabituel – j’en compte 63 – de bateaux, vapeurs et voiliers mouillent dans la rade. Au crépuscule du soir, nous faisons une longue promenade. Le paquebot « Flandre » à moitié terminé et équipé de tourelles de canons relâche derrière l’île, mais sans canon, cheminée et équipement. Le disque de la lune, claire et pleine, se tient dans le ciel et jette un éclat argenté sur les eaux grises et calmes de la rade.

Mardi 4 septembre 1917. 1060ème jour.

Bonnes nouvelles. Les Allemands ont franchi la Daugava près de Uxküll. Les Russes reculent partout. Nous attendons sous peu la chute de Riga.

Mercredi 5 septembre 1917. 1061ème jour.

Riga est prise ! Hourra ! Grande joie dans le camp pour ce succès dans la 4ème année de guerre. Les Italiens attaquent continuellement sur l’Isonzo

Vendredi 7 septembre 1917. 1063ème jour.

Le soir et le matin, il fait déjà assez frais. Le soleil apparaît vers midi et réchauffe l’atmosphère.

A l’est, nos troupes font une bonne progression de Riga à Friedrichsstadt. Notre flotte est entrée dans le golfe de Riga. Désormais le journal est toujours attendu avec impatience. Dans les prochains jours, 190 prisonniers doivent se rendre à Lyon afin d’y subir un examen médical définitif, en vue d’un éventuel échange pour la Suisse.

Lundi 10 septembre 1917. 1066ème jour.

Au réveil du matin il fait froid et gris. Le soleil met longtemps à transpercer le voile nuageux. Un grand convoi entre dans la rade et jette l’ancre près de l’île.

Mercredi 12 septembre 1917. 1068ème jour.

Une tempête s’est levée dans la nuit et continue encore ce matin. Au ciel filent des nuages déchirés qui laissent passer, de temps à autres, un rayon de soleil. Grand titre du journal du midi : « Korniloff marche sur Pétrograd » [12]. Donc Korniloff marche contre Kerensky. Le soir, le journal rapporte que Klembowsky s’est allié à Korniloff contre Kerensky.

Île Longue – Lager / Camp

Jeudi 13 septembre 1917. 1063ème jour.

Cette nuit, trois projectiles d’une mitrailleuse en exercice dans les environs se sont abattus dans le camp, dont un dans la cantine, et un dans les baraques 17 et 42, sans toucher quelqu’un. Les nouvelles de Russie sont opaques. Ce qui sera politiquement fondamental pour l’Allemagne, sera que la Russie soit paralysée pour une longue période. Le temps est froid et hivernal. Des nuages gris couvrent le ciel. Un vent frais souffle sur l’île.

Vendredi 14 septembre 1917. 1070ème jour.

Comme le rapporte le journal du midi, le combat pour le pouvoir en Russie aurait été remporté par Kerensky. Hier nous avons reçu un peu de sucre contre paiement. De même 10 centilitres de pétrole par tête firent distribués. Notre voisin construit une petite lampe à pétrole dont le fût est réalisé à partir de tubes de cachets d’aspirine.

Dimanche 16 septembre 1917. 1072ème jour.

En Russie, un nouveau conflit sévère entre socialistes et cadets semble se préparer. La Pologne a un nouveau conseil d’État, après la démission du précèdent. Eh oui, ils vont nous encore causer beaucoup de soucis ces Polonais qui se disent « appartenir à la culture occidentale ». Dans quelques années nous revivrons peut-être un nouveau partage de la Pologne ! La Pologne en tant que royaume ! Dont les premières mesures seront d’exiger des droits territoriaux sur la Prusse occidentale, Posen et la Galicie. Ils ne sont pas tous bêtes dans l’Empire. Les Erzberger et Scheidemann prolifèrent copieusement !

Lundi 17 septembre 1917. 1073ème jour.

Un rude vent d’ouest balaye le camp. La porte coulissante de notre réduit a été finie en soirée. A titre d’essai, elle a été testée dans les deux sens par tous les occupants de la baraque, « afin de voir comment cela marche » dirent-ils.

Mardi 18 septembre 1917. 1074ème jour.

L’après-midi, nous avons travaillé à la transformation de notre compartiment. Lors du démontage de mon lit, j’ai trouvé à mon grand effroi une douzaine de punaises, dont je ne soupçonnais pas l’existence, les puces nous occupant déjà assez, tous les jours.

Jeudi 20 septembre 1917. 1076ème jour.

Ce matin, brouillard et pluie, à midi, le soleil. Sur la rade de Brest je ne compte pas moins de 71 navires.

Lundi 24 septembre 1917. 1079ème jour.

Splendide journée ensoleillée. Je suis toute la journée à l’air libre. L’eau de la rade est lisse comme un miroir. Beaucoup de navires sont à l’ancre. Mes parents m’ont écrit, le 6 de ce mois, qu’ils sont sans nouvelle de moi depuis le 1er juillet.

Dimanche 30 septembre 1917. 1085ème jour.

C’est la pleine lune. Pour cette raison, j’ai eu un sommeil très agité, les dernières nuits. Un rayon de soleil inonde l’île et il règne une chaleur très inhabituelle. C’est un temps idéal pour s’allonger et rêver. Nos pensées s’envolent au loin, très loin. Un vœu de centaines de milliers de personnes, revoir bientôt la patrie ! Il y a bientôt trois ans que nous avons été faits prisonniers. Encore aucune lueur d’espoir ne nous apparaît dans l’obscurité des jours. Nous attendons et espérons. Qui voudrait s’étonner de nous voir parfois démoralisés et sans espoir. Ni honneur, ni gloire, ni devoir ne nous sont posés comme tâche. Le temps s’écoule jour après jour, année après année. Aucun sourire féminin n’est là pour nous réjouir, aucune bouche douce ne nous fait un signe. Seul le vent d’est nous apporte du réconfort, ce vent qui caresse notre patrie, le soleil qui brille sur nos êtres chers, les étoiles vers lesquelles, jadis, nous dressions le regard rempli de foi. Les jours écoulés nous remontent à la mémoire, comme des contes de fée. Ô soleil, tu me fais mal !

Mercredi 3 octobre 1917. 1088ème jour.

Compte tenu de l’hiver qui s’approche, l’éclairage nous cause des soucis, car nous ne recevrons sans doute pas de pétrole et pour toute la baraque nous n’avons qu’une lanterne d’écurie.

Samedi 6 octobre 1917. 1091ème jour.

Pluie et vent. Le matin au réveil, il fait encore tout sombre. Le soir aussi, l’obscurité se fait remarquer beaucoup. Ce soir, la montre doit être avancée d’une heure.

Île Longue – Türkenbaracke / Baraque de Turcs

Mardi 9 octobre 1917. 1094ème jour.

Tempête et pluie. Le temps me parait horriblement long. Des milliers de pensées sur la manière dont je pourrais m’occuper traversent mon esprit. Si j’arrive à une conclusion, je me pose la question « à quoi me servent toutes ces occupations, si ce n’est que pour faire passer le temps, cela me parait ridicule »

Mercredi 10 octobre 1917

En captivité depuis trois ans ! Un temps dont je n’arrive plus à mesurer la durée. Tout ce que je sais c’est qu’il est terriblement et irréparablement perdu. Trois années pleines ! Et aucune perspective de liberté. Peut-être me faudra-t-il tenir encore des années, inactif, à contrecœur, esclave.

Pourquoi le destin m’a-t-il épargné ? Pourquoi ne suis-je pas allongé parmi les centaines de milliers de morts de la guerre ? Je veux être calme et faire mon devoir quand le jour viendra et me souvenir des morts tombés à ma place.

Vendredi 12 octobre 1917. 1097ème jour.

Pendant la nuit, le vent d’ouest enfle pour devenir une tempête et jette bruyamment des averses de pluies sur les toitures. Cela dure du matin jusqu’à la nuit. Ce que nos sous-mariniers en haute mer ont à supporter, par ce temps, ou nos soldats dans les entonnoirs de grenades des Flandres.

Au cours du temps de midi, la tempête atteint une violence folle, des colonnes d’écume volent au-dessus du camp et s’écrasent contre les parois des baraques.

Île Longue – Wer ist der Gefangene / Qui est le prisonnier

Samedi 13 octobre 1917. 1098ème jour.

Pendant toute la nuit, sans relâche, la tempête traversait l’île dans une attaque furieuse. Les baraques tremblaient, nous étions balancés dans nos lits. Le tapage de la tempête sur le toit faisait comme si des personnes en sabots marchaient sur le toit et que des chaises et des tables étaient sauvagement déplacées dans tous les sens. Vers le matin, la tempête doubla de puissance comme si, dans une dernière terrible attaque, elle voulait nous balayer au-dessus les écueils. Le bruissement continue pendant toute la journée, sans diminuer de violence. La mer dans la rade roule et porte des couronnes d’écume.

Lundi 15 octobre 1917. 1102ème jour.

Passer le temps, c’est tout ce que nous faisons ici. Tuer des heures des jours et des semaines qui n’en finissent pas. Toute activité ne sert qu’à la conservation de soi-même. Et pourtant, heure par heure mes pensées vont vers ceux qui sont dehors au front. Impuissant sentiment de l’inactivité dans un moment où chaque bras et chaque tête sont nécessaires. Est-ce de la patience, de l’engourdissement ?

Mercredi 17 octobre 1917. 1102ème jour.

Ce que racontent les malades, qui étaient alités de l’autre côté à l’hôpital de Brest, sur les Français et les prisonniers allemands employés à décharger des navires, est édifiant. Ils ont conclu un véritable contrat sur le vol en commun. Les Allemands volent pendant trois jours, puis les Français les trois jours suivants. Les premiers doivent remettre aux Français ce qu’ils ont volé pendant deux jours, tandis qu’ils peuvent garder pour eux les vols d’une journée. Ainsi ils piquent des quantités de chaussures, de sucre et de café. Des contrôles sont effectués pour la forme, mais il n’en sort rien.

Jeudi 18 octobre 1917. 1103ème jour.

Depuis deux jours, il fait un froid temps d’hiver. L’on entend partout des toux et des camarades qui se mouchent fortement, les signes avant-coureurs de l’hiver.

Mardi 23 octobre 1917. 1108ème jour.

Jour maussade, froid et humide. Les Allemands ont occupé Oesel, Moen et Dagoe. Dans le camp l’espoir renaît. Je lis dans « Oberlin » [13] de Lienhard. « Ô Dieu », s’écrie-t-il, « seulement devenir un fruit, produire un effet, mûrir et puis mourir ! »

Mercredi 24 octobre 1917. 1109ème jour.

Temps venteux et pluvieux avec un froid vif. Ce soir notre théâtre a donné la pièce « Flachsmann als Erzieher » [14]. Nous avons tous beaucoup ri et cela nous a fait du bien. Des applaudissements frénétiques ont clôturé la scène des fiançailles et du baiser.

Jeudi 25 octobre 1917. 1110ème jour.

Dehors, le vent a fait rage, toute la journée. Je suis assis près de la maigre lueur de ma petite lampe et lis. Ah, combien nous sommes misérables, nous autres prisonniers. Le calme du moment est toujours rompu par le bruit de l’entourage. Notre vie est celle d’un troupeau. Aucune possibilité de s’échapper dans le calme de la nature. Juste la nuit, lorsque les hommes dorment, mes pensées s’échappent vers des étendues lointaines. Des vœux non exaucés me font monter les larmes aux yeux.

Des années sont passées, et des années vont peut-être encore passer, jusqu’à ce que je sois à nouveau un homme libre. Comme consolation, je veux prendre des mots d’Oberlin : « La vie est multiple et chaque homme est quelque chose de multiple ». Mais ce qui compte, dans toute cette diversité, c’est d’orienter le regard intérieur, de manière forte et permanente, sur l’un qui est au-dessus de tout changement. »

Vendredi 26 octobre 1917. 1111ème jour.

Hier, mon camarade de sport Hellmuth Funck, fils du maire d’Elberfeld, a fait ses adieux. Il sera échangé contre un otage français et retournera en Allemagne. Quand il me serra la main pour me dire au revoir, j’eus du mal à retenir mes larmes. Après trois années de détention il retourne maintenant au pays. Qui sait combien d’années nous serons encore détenus ? Je suis content à l’idée que, de l’autre côté, il puisse jouer son rôle d’homme.

Dimanche 28 octobre 1917. 1113ème jour.

Beaucoup de vent. De réjouissantes nouvelles du front de l’Isonzo.

Mercredi 31 octobre 1917. 1116ème jour.

Il pleut toute la journée sans arrêt. Les Allemands se tiennent devant Udine. Les journaux français cherchent à atténuer la lourde défaite des Italiens en faisant toutes sortes de considérations optimistes.

Jeudi 1er novembre 1917. 1117ème jour.

Udine est prise. Les Italiens se replient sur le Tagliamento. Selon le « Petit Parisien » nous aurions faits plus de 100 000 prisonniers.

Mercredi 7 novembre 1917. 1122ème jour.

Il fait un temps froid et pluvieux. Un vent glacial nous souffle aux oreilles. Les Allemands ont franchi le Tagliamento près de Pinzano. Des hommes d’État et des généraux de l’Entente seraient partis pour Rome. Des troupes de renfort anglo-françaises font marche vers le front italien. Pour cette raison, sans doute, le voyage vers la Suisse des internés sélectionnés a été annulé.

Jeudi 8 novembre 1917. 1123ème jour.

Temps froid, humide et pluvieux. Le journal de midi parle d’une retraite de plus des Italiens. L’importance du retard avec lequel les informations allemandes sont communiquées ressort du communiqué suivant de la feuille locale :

« Genève 7 novembre 1917.

Le communiqué allemand du 5 novembre au soir est ainsi conçu : « Le Tagliamento a été franchi sur tout le front. La poursuite continue » [15]

Les Anglais sont entrés à Gaza. »

Dimanche 11 novembre 1917. 1126ème jour.

Il y avait, dans cette guerre, beaucoup de jours où les cœurs auraient presque explosé, mais rarement la grande joie et l’espoir de victoire nous ont autant touchés comme aujourd’hui. En Russie, la masse du peuple exigeant la paix, a renversé Kerensky, lors d’une nouvelle révolution. Les îles Ålands [16] ont été prises par les Allemands. En Italie, les Allemands sont arrivés à la Piave, ont occupé les hauteurs dominant le cours moyen et avancent vers le cours supérieur. Au Tyrol, l’armée Konrad a lancé une offensive sur les flancs des Italiens et leurs a arraché Asiago et tout le plateau des Sept Communes, jusqu’à la limite est. Combien la défaite des Italiens peut devenir désastreuse si réussit la percée jusqu’à Bassano. Cadorna est limogé. Son successeur est Diaz. Le général Malterre écrit dans Le Temps : « Qui contre Hindenburg ? » [17]. J’ai lu « Blaues Buch von Vaterland und Freiheit » [18] de Friedrich Naumann [19]. Je ne peux pas être d’accord avec ses conclusions d’une race d’Europe centrale.

Lundi 12 novembre 1917. 1127ème jour.

Il fait un temps de mauvaise visibilité. Ce midi quatre grands vapeurs entrent dans le port de Brest, trois avec quatre cheminées et un avec deux. Malgré leur peinture noire, ils sont repérés par nos marins comme étant des vapeurs de la Llyod et de la Hapag, saisis par les Américains. Il y a de quoi se mettre en colère, si l’on doit voir, impuissant, comment nos beaux navires ont été contraints au service de l’ennemi. J’espère qu’une torpille les bouffe bientôt, comme le « Orleans » et le « Rochester ».

Mardi 13 novembre 1917. 1128ème jour.

Les bateaux à quai dans le port sont reconnus comme étant les : « Kronprinzessin Cecilie » [20], « Kaiser Wilhelm II » [21], « Kronprinz Wilhelm » [22] et « Amerika » [23].

Dimanche 18 novembre 1917. 1133ème jour.

Nous attendons chaque jour la percée du front italien, mais il semble que cela n’est pas encore d’actualité. Nous subissons une tension nerveuse et pouvons à peine attendre les communiqués. Ce matin, il fait très froid et nous chauffons pour la première fois.

Vendredi 23 novembre 1917. 1138ème jour.

Cet après-midi, un appel général a subitement lieu. Il y aurait eu dans la nuit un vol de 80 kg de saindoux, de café, etc … dans les réserves du camp. Les objets du vol ont été retrouvés, enterrés dans le sol de la baraque 58. Deux hommes ont été immédiatement appréhendés.

Lundi 26 novembre 1917. 1141ème jour.

Nous ne recevons plus de pétrole. On peut encore s’en procurer par piston. Le litre coûte 5 francs. En raison du froid, les portes et fenêtres de notre baraque sont pratiquement fermées en permanence, si bien que l’air épais provoque des maux de tête.

Mercredi 28 novembre 1917. 1143ème jour.

Atmosphère maussade, des températures presque chaudes. De sombres masses de nuages se tiennent dans le ciel. Un mur noir se forme côté nord-ouest alors que dans les lambeaux de nuages au sud-est jaillissent des rayons de soleil. Dans l’eau noire ou grise de la rade ils touchent les vapeurs en relâche qui, subitement tout clairs, émergent distinctement de l’épaisse brume matinale. Un arc-en-ciel d’un immense diamètre se forme sur le mur noir de nuages qui approche rapidement. De toujours nouvelles masses de brouillard surgissent dans le goulet de la rade, se regroupent et couvrent le soleil. La journée devient grise, le crachin ruisselle : temps de l’île Longue.

Cet après-midi, nos beaux navires qui relâchaient depuis le 12 du mois, quittent la rade.

Dimanche 2 décembre 1917. 1147ème jour.

Discours du nouveau chancelier de l’Empire Hertling.

Mercredi 5 décembre 1917. 1150ème jour.

Il fait si froid ce matin que nous allumons notre poêle à charbon de bois aussitôt après le repas. Wilson tient son deuxième discours contre l’Allemagne.

Jeudi 13 décembre 1917. 1153ème jour.

Le cours de change de la monnaie allemande est à nouveau monté. Pour un versement de 10 RM l’on obtient 100 francs alors que l’on obtenait seulement 61,50 F pour 100 RM, à l’époque du plus bas niveau, le 26 octobre.

Dimanche 16 décembre 1917. 1161ème jour.

Violente tempête et pluie. Il est dommage que le beau concert de l’après-midi soit perturbé par les grincements et gémissements des cloisons de la baraque. Par chance, j’étais assis tout près de notre petit orchestre.

  1. Deux mouvements de la suite de l’Arlésienne I et IV Bizet
  2. Concert pour violoncelle en Do mineur de Swert
  3. Sixième symphonie « Pastorale » Beethoven

Lundi 17 décembre 1917. 1162ème jour.

Durant la nuit, le vent du nord hurlait, si bien que l’on ne pouvait penser à dormir. La baraque grinçait et gémissait, la tempête la secouait et la faisait trembler. Le carton bitumé fut déchiré et tapait cruelle hostilité, contre les planches et les fenêtres. En même temps la sirène d’un vapeur dont nous souhaitions la perte, avec une cruelle hostilité, retentissait horriblement. Effectivement, le matin nous pûmes voir un vapeur échoué sur le sable.

Dehors, la tempête continue de faire rage. Au moment d’aller chercher notre repas, elle a failli nous arracher les assiettes des mains.

Mercredi 19 décembre 1917. 1164ème jour.

L’armistice sur le front russe à l’air de se mettre sérieusement en place. Tous les journaux français pestent contre les « traîtres russes » [24]. La « Dépêche de Brest » publie un article très affligeant pour la France sur le dictateur de l’alimentation Bovet [25]. Il attire l’attention sur la nécessité d’importer 36 millions de quintaux, rien qu’en céréales, c’est-à-dire chaque mois 4 800 000 quintaux. La guerre sous-marine est généralement prise plus au sérieux que jusqu’à présent. C’est cela aussi que font entendre tous les discours ministériels.

Vendredi 21 décembre 1917. 1166ème jour.

Il y a environ deux mois, deux détachements de batteurs quittèrent le camp. Deux hommes parmi eux, S. et W., se sont échappés, et sont revenus au camp. Ils dirent qu’il y avait une grande pénurie de pain dans la région du Mans. Les céréales serait battues et aussitôt moulues et cuites. Quand la batteuse n’était pas immédiatement disponible, le pain manquait durant deux jours. Des paysans, en se tordant les mains, seraient venus demander de battre chez eux, tout de suite, car le gouvernement aurait menacé de les envoyer au front, si le battage n’était pas effectué chez eux, à une date précise. Pour cette raison le programme de travail de la batteuse aurait été souvent modifié. L’alimentation aurait été bonne pour les prisonniers, mais le logis misérable. Pendant la nuit, des prisonniers furent parqués dans une étable et surveillés. Les possibilités de se laver manquaient souvent. Le linge ne pouvait pas être nettoyé du tout. Nos prisonniers s’échappèrent vers 1 h du matin et marchèrent 20 km en direction du Mans, où ils passèrent inaperçus et prirent un petit déjeuner dans un café. Ils racontèrent qu’ils dirigeaient un détachement de battage et qu’ils étaient Américains. Ils se laissèrent indiquer le chemin de la préfecture et racontèrent aux fonctionnaires étonnés qui ils étaient et qu’ils souhaitaient retourner dans leur ancien camp. Ce qui fut accordé contre paiement de 8 F pour les frais de ravitaillement d’un soldat d’escorte.

Dimanche 23 décembre 1917. 1168ème jour.

Nous avons collecté 3 000,- F dans le camp pour des soldats allemands pauvres et envoyé cet argent à Brest. Cet argent ainsi que 50 colis du comité d’aide allemand furent renvoyés par le préfet.

34 nouveaux prisonniers arrivèrent au camp. Ils avaient passé deux jours sans manger ni boire. D’un autre côté, nous lisons que l’association patriotique des femmes de Frankfort, a fait un don de 2 000,- F pour des soldats français prisonniers. Ô vous, les êtres aux longs cheveux !

Il a été interdit, pour demain, soirée de Noël, de laisser brûler les lampes au-delà de 9 h.

Lundi 24 décembre 1917. 1169ème jour.

Pas de repos pour mon âme fatiguée et errante. Quand est-ce que j’aurai à nouveau patrie et amour ? Lorsque, en assistant à la prière du soir, j’aperçus l’arbre de Noël allumé, j’aurais préféré ressortir de la baraque. Oh, ce que nous sommes devenus pauvres !

Jeudi 27 décembre 1917. 1173ème jour.

Le vent d’est est vif. Trois puissants vapeurs de transport peints en gris et escortés par des torpilleurs, entrent dans la rade.

Île Longue – Allein / Seul

Lundi 31 décembre 1917. 1177ème jour.

Un vent glacial s’abat sur l’île. Les restrictions sur la consommation de pain que la France doit imposer nous touchent aussi. Désormais, nous ne recevons plus que 200 g de pain par jour, au lieu de 600 g. En compensation, notre ration de pomme de terre de 500 g doit être augmentée à 1 kg, en outre, à la place de 100 g de matière grasse, de 60 g de riz et de 100 g de légumes secs, nous devons recevoir à l’avenir 90, 100 et 250 g. Mais, qu’est-ce que cela va donner si les haricots sont moisis et plein de vers, comme l’été dernier ? Comme d’habitude, nous nous sommes couchés de bonne heure. A minuit, je me réveillai en sursaut. Il me semblait entendre une chorale, mais ce n’étaient que les sirènes des navires relâchant à Brest. L’ancienne année en arrive à sa fin. Nous pouvons en être satisfaits. Les incontestables succès militaires sont de notre côté. L’effondrement de la Russie nous garantit que, même dans cette nouvelle année, l’ennemi ne remportera pas de succès. En cette fin d’année les discours d’Erzberger me contrarièrent.

A moi-même je souhaite que ma bonne santé puisse me rester acquise … Même si cela est rendu difficile en raison de la maigre alimentation, j’essaye d’y faire face par un mode de vie approprié, en me levant tôt et en veillant sur une bonne hygiène du corps. Mes costumes sont fortement usés, pour faire des économies je ne porte plus de cols. Ceci faisant, j’ai abandonné l’homme extérieur, sans vouloir renoncer au bon, celui de l’intérieur.

1918

Mardi 1er janvier 1918. 1178ème jour.

Courrier de chez moi. A l’extérieur, il fait froid.

Mardi 8 janvier 1918. 1185ème jour.

Première chute de neige. Il fait affreusement froid.

Mercredi 9 janvier. 1186ème jour.

Les dos des hauteurs de la rade de Brest sont recouverts d’un manteau blanc de neige, alternant avec quelques taches grises. Un étrange contraste entre le blanc lumineux de la campagne et l’eau gris plomb de la rade qui s’étend morte et lourde. Le ciel sombre chargé de pluie se fend et laisse apparaître une lumière bleutée. Même le soleil apparaît encore et nous laisse savourer une promenade matinale le long des fils barbelés.

Les derniers temps il n’y a plus d’eau pour la toilette du matin. Celui qui n’a pas de seau pour prendre de l’eau pour la toilette la veille au soir, doit renoncer à se laver.

Jeudi 10 janvier 1918. 1187ème jour.

Prisonnier depuis 39 mois. Le chaud soleil a fait fondre la neige tombée hier. Les mottes humides du champ sont d’un brun soutenu. De temps à autre, une averse fraîche qui tombe.

A nouveau, deux vapeurs allemands sous pavillon américain entrent dans la rade : le « Président Lincoln » et le « Capitaine Grant », facilement reconnaissables par nos marins, à cause leurs six mâts de charge.

Lorsque nos marins regardent ces navires dehors, on a l’impression qu’ils y voient une partie d’eux-mêmes.

Dimanche 20 janvier 1918. 1188ème jour.

La tempête souffle toute la journée, si bien que le concert symphonique prévu doit être annulé, en raison du bruit très important. Le tabac n’arrive plus au camp, si bien que certains prisonniers fument le crin de leur matelas. Le tabac introduit en contrebande est payé 100,- F les 750 g.

Jeudi 24 janvier 1918.

Temps maussade et venteux. Le « Konprinzessin Cecilie » et le « Kaiser Wilhelm II », sous pavillon américain, entrent dans le port de Brest.

Taux de change : 100,- mark, 83 1/4 francs suisses (-32,57 %) = 107,- FF. 100,- = 77,85 francs suisses (-22,15 %)

Lundi 4 février 1918. 1212ème jour.

Après quelques belles journées de soleil, le temps a de nouveau changé. La pluie tombe sans interruption du ciel d’un gris impénétrable. Les journaux communiquent au sujet de la réponse négative du Conseil supérieur de guerre des forces alliées à Versailles, en réponse aux discours de Hertling et Czernin. Ils ne démordent pas de leur ferme décision de continuer la guerre. En Russie, les maximalistes combattent sur toutes les frontières, pendant que Trotski fait de grands discours de propagande, à Brest-Litovsk. Il semblerait que l’étincelle rouge se soit enflammée aussi dans quelques grandes villes allemandes. Des grèves se sont produites et l’état de siège a dû être proclamé.

Mardi 5 février 1918. 1213ème jour.

A une matinée maussade succède une soirée claire. Les soirées commencent déjà à se rallonger.

Une commission suisse inspecte le camp. Dix de nos prisonniers doivent être envoyés en Algérie, en représailles aux dix Français pris en France et internés en Russie. Le gouvernement français refuse d’échanger les hommes, femmes et enfants allemands, déportés d’Alsace en France.

Samedi 9 février 1918. 1217ème jour.

Nous retournons à la bêche le terrain de sport raviné par les pluies torrentielles de l’automne. Les genêts devant les fils barbelés sont déjà à nouveau en fleurs.

Mercredi 20 février 1918. 1228ème jour.

Trotski a rompu les négociations qui se tenaient à Brest-Litovsk. Après expiration du cessez-le-feu, les Allemands sont entrés sans combat dans Dünaburg et Luck. Il semblerait que Lénine se soumette aux conditions des Puissances centrales.

Dimanche 24 février 1918. 1232ème jour.

Je reçois de notre ex-compagnon échangé, Funck, une lettre d’Elberfeld. En Russie, de larges territoires du pays ont été occupées par nos troupes.

Vendredi 1er mars 1918. 1237ème jour.

La tempête et la pluie toute la journée. A cause du froid, je dois de temps à autre poser la plume. Il règne un froid horriblement humide qui pénètre jusqu’aux os. Le nez devenu rouge par le gel, mon camarade regarde par la porte. Il veut allumer un peu de charbon de bois. Je pose la plume, jusqu’à ce que je ressente la braise chaude. Au bout de 10 minutes, le poêle à charbon de bois est ardant. Fritz a placé le poêle sous la table et maintenant la chaleur monte agréablement. De temps à autre, je sors un pied de la botte et la pose dessus.

Lundi 4 mars 1918. 1240ème jour.

Après une nuit de gelée commence une journée ensoleillée, chaude et sans vent, et c’est la première fois cette année que je peux m’asseoir devant la baraque.

La paix avec la grande Russie est annoncée comme étant conclue, Kiev a été occupée par nous. La Roumanie va bientôt devoir céder, elle aussi.

Dimanche 10 mars 1918. 1246ème jour.

Merveilleuse journée. J’ai commandé des chemises en Espagne, car les miennes sont totalement usées. Elles ont mérité le titre de « chemises de théâtre avec sortie de secours ».

Samedi 16 mars 1918. 1252ème jour.

Nous nous plaignîmes auprès des Français, parce que nous ne recevons plus que 200 g de pain par jour. Nous eûmes pour réponse que la ration de 300 g ne pourrait être maintenue car la population brestoise, elle non plus, ne recevrait pas toujours cette quantité.

Mardi 19 mars. 1255ème jour.

A l’extérieur mugit la tempête d’ouest. Il a plu toute la nuit sans interruption. Des lambeaux de nuage se reflètent merveilleusement dans les nombreuses flaques d’eau.

Mon humeur est aussi maussade et déchirée que le temps. Le baratin des journaux fait que je m’enfuis à nouveau dans les livres.

Vendredi 22 mars 1918. 1258ème jour.

La grande offensive allemande ? Les journaux de Brest rapportent que nos troupes ont attaqué sur un front de 80 km entre La Fère et Croisilles. Nous interprétons favorablement qui est écrit : « Le combat continue ». Nous attendons impatiemment les nouvelles.

Samedi 23 mars 1918. 1259ème jour.

Le journal de midi n’apporte aucune information sur la guerre. Pouvons-nous y voir un signe positif ? Le ciel est si bleu, le soleil brille, toute la rade repose dans un bleu clair enveloppée d’une chaleur printanière. Et là-bas à l’extérieur c’est la tempête sur le front d’ouest, à l’arrière duquel nous souffrons, nous autres prisonniers. La rumeur de victoire nous parvient dans la soirée. La ligne de défense anglaise aurait été percée près de Saint Quentin. Est-ce vrai, est-ce possible ?

Dimanche 24 mars 1918. 1260ème jour.

Le journal brestois de ce midi rapporte que les nouvelles positions anglaises, à l’ouest de Saint-Quentin, auraient résisté aux attaques allemandes. Les Français font état d’un tir sur Paris par un canon longue distance, de 24 cm, depuis une distance de 120 km, ce de quoi tout le camp se casse la tête.

Lundi 25 mars 1918. 1261ème jour.

L’offensive allemande avance. La ligne Bapaume-Péronne-Ham est atteinte. Albert aurait été prise.

Mercredi 27 mars 1918. 1263ème jour.

Le temps s’est rafraîchi. D’intenses combats continuent sur le front ouest. De nouveaux noms ne sont plus donnés. Le soir, vent cinglant d’ouest.

Jeudi 28 mars 1918. 1264ème jour.

Vent d’ouest. Une pluie battante s’abat sur les toits. Le rapport militaire français d’hier parle de combats près de Montdidier. Cela serait un important progrès. Sur le front anglais, un peu plus au nord, le combat semble arrêté.

Samedi 30 mars 1918. 1266ème jour.

Pluie battante pendant toute la nuit. J’espère qu’elle n’entrave pas l’offensive allemande. Violente attaque sur Arras … On se bat près de Moreuil.

Nous sentons qu’au-dessus de notre destin, quelque chose de monstrueux plane de nouveau. Une pensée nous domine : « Le front sera-t-il victorieux ? »

Mercredi 24 avril 1918. 1264ème jour.

Mon 27ème anniversaire. Je vieillis. Fritz m’a posé sur la table une superbe gâteau. Où seulement a-t-il pu se le procurer ?

Notre offensive ne semble pas avoir percé la ligne de front. Audacieuse tentative de débarquement des Anglais près de Zeebrugge.

Samedi 27 avril 1918. 1267ème jour.

Merveilleux temps ensoleillé. Je suis assis devant la baraque et je regarde sur le terrain de sport, éblouissant dans le soleil, vers la verdure des champs, dont je suis séparé par les barbelés. Des ombres bleues jouent sur les toits du village en arrière-plan, des pignons reluisent d’un blanc aveuglant. Je lis avec plaisir « Ferien vom Ich » [26] de Keller. Le Kemmel [27] pris par les Allemands.

Jeudi 2 mai 1918. 1272ème jour.

Le « Vaterland » [28], sous pavillon américain, est entré en rade de Brest. Sa vue déclenche en nous un sentiment douloureux. En raison d’un conflit interne, le théâtre a arrêté les représentations. Les journaux sont une fois de plus pleins des questions concernant l’échange d’internés.

Vendredi 10 mai 1918. 1280ème jour.

Grande joie dans le camp, car l’échange de prisonniers entre l’Allemagne et la France a été ratifié.

Samedi 11 mai 1918. 1281ème jour.

Les termes du traité d’échange sont publiés dans le journal. Suivant ce traité, les internés civils doivent être échangés avant le 15 août. Il est étrange qu’actuellement tous les prix dans le camp baissent. Le litre de pétrole, qui, il y a peu coûtait 6,- à 8,- frs. le litre, a baissé de 75 centimes.

Je reçois d’Espagne l’information que mes chemises sont en cours de route. Il est bientôt temps car mes chemises sont totalement usées.

Sans arrêt, nous nous posons la question de savoir si le traité d’échange sera bien appliqué. Je n’ose plus espérer.

Dimanche 26 mai 1918. 1286ème jour.

Nos épreuves de compétitions de la Pentecôte [29] : athlétisme, football, hockey sur gazon, gymnastique de démonstration se sont terminées. Le camp entier y a pris part, activement ou en spectateur. J’ai obtenu cinq médailles de 1ère place ainsi qu’un diplôme. Les médailles furent très bien modelées et coulées par le hongrois Kowacs [30].

Mardi 28 mai 1918. 1288ème jour.

Nouvelle offensive allemande au Chemin des Dames. Nous avons percé jusqu’à Pont Arcy, à 8 km derrière le front français.

Jeudi 30 mai 1918.

Soissons a été prise par les troupes allemandes. Le « Vaterland » entre à nouveau en rade de Brest.

Samedi 1er juin 1918.

Il fait un temps splendide. En soirée tombe la nouvelle que les troupes allemandes ont atteint la Marne.

Dimanche 2 juin 1918.

Journée chaude et soleil brûlant. C’est formidable d’être assis dans le soleil, devant la baraque. De l’autre côté, les Américains installent une station de radiocommunication sur le dos des collines. Nous pouvons voir une partie de l’antenne émettrice. Le soir, un communiqué nous apprend que Château-Thierry a été prise par les Allemands.

Vendredi 7 juin 1918. 1308ème jour.

Deux messieurs du ministère français sont présents en raison de l’échange de prisonniers.

Dimanche 9 juin 1918. 1310ème jour.

Lors du concert de l’après-midi, il règne une grande émotion dans la baraque quand nous apprenons que l’armée Hutier est passée à l’offensive entre Noyon et Montdidier.

Lundi 10 juin 1918. 1311ème jour.

Une terrible tempête de nord jette le sable à la pelle sur le camp. Une fine poussière s’introduit par toutes les fentes.

Jeudi 13 juin 1918. 1314ème jour.

Temps couvert sans visibilité. Le soir nous apprenons que, lors de la bataille du Chemin des Dames, 75 000 Français furent faits prisonniers, jusqu’au 7 Juin. Nous lisons dans le journal des « Débats » et dans « Europe Nouvelle », qu’il y a des attaques contre Clemenceau.

Vendredi 21 juin 1918.

Temps brumeux. En raison d’une mauvaise jambe, je reste couché et je lis. Les derniers temps, il règne un trafic maritime exceptionnel dans le port et en rade de Brest. L’on y reconnaît une grande quantité d’anciens vapeurs allemands. Ils amènent tous des troupes et du matériel des États-Unis vers l’Europe. La presse en fait ses grands titres. J’espère tout de même que la fortune ne va pas changer en faveur de l’Entente. En Italie on combat sur la Piave. La bataille est en place, des surprises ne sont sans doute plus à attendre.

Lundi 24 juin 1918. 1315ème jour.

Samedi dernier le « Vaterland » est entré à Brest pour la troisième fois. Le temps est maussade, venteux et lourd de nuages. Les Américains communiquent qu’ils ont maintenant près de 800 000 hommes de troupe sur le continent. Après le combat, pour le Montello, les Autrichiens se replient à nouveau sur la Piave. Il semble que la situation alimentaire de la monarchie du Danube soit préoccupante. Il est bizarre que nous ne recevions presque plus de colis d’Allemagne alors que les envois d’Autriche arrivent toujours avec des gâteaux, de la charcuterie et du chocolat, avec le commentaire que tout cela peut toujours être acheté librement.

Depuis quelques jours, nous ne recevons plus rien du tout le matin.

Samedi 29 juin 1918. 1330ème jour.

Temps splendide. Deux Suisses visitent le camp. Personne ne connaît le but de leur visite. Les ballons de football qui passent au-dessus du grillage du terrain de sport sont tout simplement confisqués par les gardiens français. Jusqu’à ce jour, ils ont confisqué 12 ballons.

Mardi 2 juillet 1918. 1333ème jour.

En tapant sur le châssis de mon lit, j’ai trouvé des punaises. Je comprends maintenant pourquoi j’ai si mal dormi, les nuits dernières. Nous recevons des pommes de terre nouvelles pour la première fois. Les vieilles puaient tellement que certains prisonniers en ont eu mal au ventre.

Samedi 6 juillet 1918. 1337ème jour.

Journée brûlante. Je suis allongé sur mon matelas que j’ai posé entre les baraques et je me laisse bronzer par le soleil. Alors que je lis, le vent me caresse doucement. Les signes que nous allons partir d’ici se multiplient. Les Alsaciens déportés du Reichsland [31] d’Alsace doivent partir d’ici lundi prochain. Ah ! Si nous pouvions bientôt rentrer à la maison !

Lundi 8 juillet 1918. 1339ème jour.

Les Alsaciens partent vraiment. Dieu merci, que l’échange commence. Est-ce quelqu’un peut s’imaginer ce que cela représente que cette promesse, si souvent entendue et aussi souvent non tenue, se réalise peut-être, sous peu ?

Jeudi 8 août 1918.

Oh, combien pèse lourd sur nous tous ce malheureux temps d’attente. Bientôt l’été sera passé. Tout sera froid et nu, avant que nous n’arrivions à la maison. Nous attendons et attendons. Le théâtre est fermé, la bibliothèque est emballée et prête à l’expédition. J’ai moi-même fait mes bagages. Mais maintenant je dois recommencer à déballer mon linge et à coudre et à attendre. Nous attendons et attendons. Nous ressortons les crosses de hockey et jouons jusqu’à ce que nous n’ayons plus de souffle, afin d’oublier … oublier. Nous rentrons dans les baraques, nous nous asseyons face à face, vidés et sans parole et … attendons, attendons.

Dimanche 8 septembre 1918.

Une période difficile est derrière nous. Une fois de plus, notre ardent espoir d’être échangés a été déçu. Seul celui qui l’a vécu lui-même sait ce que cela signifie. L’espoir, la croyance et la confiance disparaissent. Nous ne sommes plus que des objets de représailles et de négociations. Il suffit de traiter par des dispositions écrites le psychique des prisonniers et de faire le contraire. L’amertume nous a envahis.

Avec soucis nous voyons l’hiver arriver. Une mauvaise grippe a investi le camp. Il y a beaucoup de malades.

Désormais, je tire un trait sur le chapitre « échange ».

8 Octobre 1918.

Plus que jamais, les derniers jours et semaines, mes pensées se sont promenées vers la patrie. Oh, si je pouvais aider !

Île Longue – Wir richten uns eine Stube ein / Aménagement d’une pièce

Jeudi 7 novembre 1918.

Le soir, il nous fut communiqué que les prisonniers dont le nom commençait par les lettres de A à H devaient probablement être transférés, lundi prochain, dans un nouveau camp. Toutes les lettres et documents écrits doivent être remis.

D’un point de vue politique ou militaire, l’Allemagne se trouve en bien mauvaise posture. La Bulgarie et la Turquie ont capitulé. L’armée austro-hongroise s’est dispersée sur la Piave. L’Autriche a dû se plier aux conditions de l’Entente. L’Allemagne est en négociation pour l’armistice. Notre armée a reculé sur la ligne Gent - Guise - Rethel et semble se retirer jusqu’à la Meuse. Les alliés multiplient leurs efforts en vue de déchirer le front allemand.

A Brest, des fusées et projecteurs éclairent subitement l’obscurité. Est-ce l’armistice ? Nous sommes tiraillés entre le souci pour la patrie et le souhait de rentrer enfin à la maison.

Lundi 11 novembre 1918.

Les batteries de la rade tirent à midi. Des cloches résonnent de très loin. Armistice ! Nous craignons les conditions.

Mardi 12 novembre 1918.

Les conditions de l’armistice sont terribles. Ce n’est pas possible. Avec le camarade Reuter [32], je fais la course autour du camp, jusqu’à perdre haleine. Occupation de l’Allemagne jusqu’au Rhin. Cession de l’Alsace-Lorraine. Têtes de pont Cologne, Coblence, Mayence. Livraison à l’Entente de 5 000 canons, 25 000 mitrailleuses, 5 000 locomotives, 15 000 wagons, 5 000 camions. La plus grande partie de notre flotte de combat doit être cédée. Tous les prisonniers doivent être libérés sans contrepartie. Effondrement psychique dans le camp.

Vendredi 22 novembre 1918.

En ces jours de deuil nos pensées et sentiments se perdent dans l’incertitude et le noir. Mes forces semblent m’abandonner. J’en ai pourtant besoin pour l’avenir.

8 décembre 1918.

J’espère qu’une paix préalable va décider de notre sort, pour que nous puissions retrouver notre liberté, au moins l’année prochaine. C’est une exigence d’humanité. Je prie de rester patient afin de pouvoir survivre à cette insupportable époque. Nous ne sommes pas à même de comprendre ce qui se passe en Allemagne.

22 décembre 1918.

La grippe s’est beaucoup répandue dans le camp. Après plusieurs années de captivité, quelques camarades doivent désormais reposer en terre étrangère. Sur 2 000 prisonniers au total, il y a eu 700 cas de grippe dans le camp.

Le 13 du mois, le faiseur de paix, le Président Wilson, est arrivé à Brest, escorté par huit à dix puissants navires de ligne. Si le Président maintient sa parole, il aura une position difficile face à l’Entente.

Vendredi 27 décembre 1918.

Les malades de la grippe guéris reviennent de l’hôpital de l’arsenal de Brest. Le matelot Brose de la baraque 50 raconte que les patients ont dû conserver la même chemise qu’elle fût souillée par la fièvre et la diarrhée, ainsi que les draps de lit, jusqu’à ce qu’ils pussent eux-mêmes les laver. Pour 270 patients, il n’y avait que 8 robinets d’eau et 4 WC. Faits prisonniers le 7 novembre, de tout jeunes soldats allemands seraient alités de l’autre côté et auraient maigri à l’état de squelette. Lorsqu’ils furent faits prisonniers on les laissa la nuit entière sous la pluie, leur donna une minuscule ration de pain pour trois jours, avant de les escorter ailleurs, en leur imposant une marche à pied. Des soldats italiens travaillant derrière le front leur donnèrent du pain. La section de cavalerie française les escortant mit pied à terre, arracha le pain des mains des prisonniers et le jeta. Puis ils furent transportés pendant 3 jours dans des bétaillères dans lesquelles ils devaient faire leurs besoins. Maigres comme des squelettes, ces malheureux se seraient traînés jusqu’à l’hôpital où, hormis les soldats allemands, il n’y avait pas de soins permanents. Le médecin chef français serait un homme bon. Il enlace les malades de son bras et dit : « ça va mieux ? ». Mais c’est tout. Le médecin s’en va, les malades aussi et ils sont à nouveau laissés à eux-mêmes. Brose est content d’être revenu au camp.

Dimanche 29 décembre 1918.

Nous nous faisons du souci pour l’Allemagne. Le nombre de partisans de Liebknecht semble augmenter. Le gouvernement Ebert semble être très sérieusement menacé.

Dimanche 12 janvier 1919.

Une épouvantable tempête sévit dehors. Le vapeur allemand « Sierra Ventane », sous pavillon de la Croix Rouge, relâche en rade. Il a ramené d’Allemagne des prisonniers français, qui ont été débarquée sur l’île de Trébéron.

Samedi 18 janvier 1919.

Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg lynchés à Berlin.

Une association bolchevique aurait été créée dans le camp. Elle aurait le programme suivant :

  • Répartition de tous les envois d’argent et de colis réceptionnés sur l’île.
  • Nouvelle élection du personnel du bureau et des chefs de groupe.
  • Unification des comités d’aide allemand et austro-hongrois.
  • Démolition de tous les aménagements de compartiments dans les baraques
  • Abrogation des privilèges des officiers de réserve.

Samedi 25 janvier 1919.

Le vapeur allemand « Almeria » relâche devant notre île et transborde des prisonniers français en provenance d’Allemagne. C’est après le « Batavia » le troisième vapeur ! Et ils repartent à vide ! Où est passée l’« humanité » [33] ? Certains de nos camarades ont parlé avec des prisonniers français arrivant d’Allemagne. L’un d’eux était venu spécialement de son village car il ne voulait pas croire que des internés civils étaient retenus ici en France. Ses premières paroles furent : « votre camp fait une impression bien triste. Où est votre maison d’administration ? (!) Votre théâtre, votre cinéma ? » [34]. II avait été stationné près de Hanovre et a ramené quelques milliers de marks d’économie. Il nous disait que chez les Allemands la discipline avait été sévère. Mon camarade lui demandait : « Est-ce vrai que beaucoup de colis pour les prisonniers français furent volés ? » « Mais non, ils sont arrivés très régulièrement, d’ailleurs c’est quelque chose pour les richards, moi je n’en ai jamais reçu. Vous voyez, mon pays est pauvre » [35]. Nous entendîmes plusieurs prisonniers dire qu’ils voulaient retourner en Allemagne, car là-bas on travaillait et gagnait davantage. Après conclusion de l’armistice, les prisonniers français en Allemagne pouvaient s’installer où ils désiraient. L’un nous parlait de son frère qui serait venu à Brest :

« Mon frère et tous ceux qui sont arrivés avec lui, sont en très bonne santé. Il a gagné quelques milliers de marks et voudrait, si possible, retourner en Allemagne en temps de paix. On a écroué deux rapatriés qui voulaient changer au bureau 30 à 40 000 marks. Ce sont probablement des présidents du comité de secours » [36], nous dit-il d’une manière candide. Si l’on compare ces témoignages aux infâmes accusations de la « Dépêche de Brest », signées Caradec et Coudurier, qui ont toujours écrit sur la bestialité des Allemands. « Aucun homme intelligent ne les prend au sérieux, ce sont des chauvins » [37]. L’homme questionné, natif de Rennes et employé à Paris, ajoute : « La plus grande partie de la compagnie (notre compagnie de garde) ne sait ni lire ni écrire, c’est pourquoi ils croient tout ce qu’on leur dit du quotidien. » [38]

Mercredi 29 janvier 1919.

Il fait un temps froid et humide. Combien notre existence est misérable. Depuis des mois, je crois me désagréger en morceaux. Il n’y a ni stimulation, ni distraction. Les négociations de paix semblent s’éterniser, sans que les Alliés ne se préparent à rendre les prisonniers.

Ce soir, je voulais voir au théâtre « Collège Crampton » [39]. A la porte, il me fut dit que le théâtre aurait été interdit par la direction du camp. C’est maintenant la cinquième année. Des paris sont engagés que nous serons encore au camp, à la prochaine Noël.

Mardi 4 février 1919.

La conférence sur la paix de Paris dure depuis dix jours. Wilson a déjà dû renoncer au point 1 (négociations ouvertes) de ses fameux quatorze points. Il n’y aura donc pas de négociations ouvertes. Des rapports officiels sont publiés d’où l’on ne peut pratiquement rien déduire. Les Puissances centrales n’y sont pas admises.

Samedi 15 février 1919.

Les prisonniers alliés ont tous été libérés d’Allemagne. Malgré cela, nous sommes encore tous incarcérés ici, sans la perspective de retrouver notre liberté, dans un avenir proche. Au contraire, à l’Assemblée nationale française on négocie comment utiliser au mieux les prisonniers allemands pour l’amélioration de l’industrie et de l’agriculture françaises. Une partie a été transférée dans la région dévastée du nord de la France, pour être utilisée aux travaux de reconstruction.

Le croiseur américain « New Mexico », qui doit ramener Wilson aux USA, relâche en rade. Que veut-il faire là-bas ?

Ebert a été nommé président de la République allemande et Scheidemann chancelier de l’Empire.

Samedi 16 février 1919

Réveil. [40]

Au crépuscule du matin cède la nuit
Où, tourmenté, je n’ai trouvé ni repos ni rêve,
Une lueur blafarde se faufile par la lucarne,
Annonçant qu’un jour de souffrance commence.
Des craquements mystérieux dans la cabane vacillante
Où, des années durant j’ai soupiré, craint, tremblé,
Désiré ardemment le formidable espoir de la liberté,
Languissant d’amour, du chant des oiseaux,
Forêts et prairies,
Parfum des fleurs,
Les collines vertes de la patrie,
Bruit du fleuve et timbre des cloches de la cathédrale !

Fini ! Fini !
Anxieuse, la main froide cherche
Les battements, jadis chauds, du cœur :
Mort ! Mort ! est tout ce qui en moi, jadis, a
Exulté, chanté, pleuré, tremblé,
Mort devant les yeux qui ont vu,
Mort devant l’âme qui l’a ressenti.
Comme les rouages d’acier d’une pendule
Dans une confusion impitoyable
Des aiguilles éternellement sur la même voie
Allant de l’avant comme une course immuable,
Ainsi je reste allongé les yeux fermés, des heures durant,
Refusant accès à la lumière du jeune jour
Jusqu’à ce que le retentissement matinal de la trompette
Me fouette hors de mon lit défait.

Jeudi 19 février 1919.

Hier il fut joué : « The importance of being earnest » de Oscar Wilde. Un des camarades a traduit la pièce en allemand. Cela a beaucoup plu.

Eisner, qui a tenu, à Berne, un méchant discours à propos des prisonniers de guerre, a été assassiné.

Jeudi 6 mars 1919.

Des Américains travaillent dans une carrière près du camp. Ils nous achètent volontiers des souvenirs faits par nos soins, comme par exemple des bateaux en bouteilles, des travaux de marqueterie, etc. Chargés de tels objets, des prisonniers se faufilent la nuit furtivement à travers les barbelés et les échangent contre du tabac, du sucre ou ce genre de choses. C’est de cette façon que les adeptes du commerce font des affaires dans le camp, ce qui peut tout de même leur coûter la vie.

De la charcuterie est produite dans le camp par des bouchers professionnels et est aussi portée hors du camp, pour être échangée et même vendue dans le village voisin du Fret. Les paysans du coin affirment que dans tout Brest ils ne trouveraient pas de charcuterie aussi bonne que celle produite chez nous.

Dimanche 30 mars 1919.

Soir d’hiver [41]

La nuit tombe,
Alors que le jour est à peine commencé,
Avec des ailes noires elle descend
Lourdement sur les baraques remplies de chagrin,
Elle descend à travers l’enchevêtrement des poutres,
S’étendant dans de sombres locaux,
Où règne un silence de tombeau.
Des hommes brisés aux yeux morts, désespérés et fatigués,
Fixent du regard l’obscurité.
Cinq ans de vie d’esclave,
Dans la geôle au trentuple barbelé,
Et aucune perspective que cela se termine bientôt.
Les rêves d’espoir se sont envolés,
Les images lumineuses de désirs languissants ont pâli.
D’impitoyables bourreaux serrent leurs poings,
En gémissant voluptueusement,
Sur les gorges des prisonniers oppressés de douleur,
Qui, immobiles
Au regard éloigné du monde,
Ferment l’orbite raccourcie du jour d’hiver,
Avec un soupir sans espoir.

Samedi 12 avril 1919.

Une cinquantaine de navires allemands saisis relâchent en rade de Brest, dont un certain nombre depuis plusieurs semaines. Veulent-ils approvisionner l’Allemagne en aliments ?

Dimanche de Pâques, 20 avril 1919.

D’ici cinq jours, les délégués allemands doivent être conviés à la conférence de paix.

A Munich, les communistes sont aux commandes, depuis quelques jours.

Jeudi 8 mai 1919.

Première journée de printemps, chaude et magnifique. Les conditions de paix furent lues aujourd’hui aux délégués allemands à Versailles. Là, on peut bien dire qu’il s’agit de « conditions ». L’Allemagne, amputée à l’est et à l’ouest du pays, économiquement asservie, se présente comme l’esclave de la Société des Nations. Cette paix sera la première cause de la prochaine guerre.

Oui, dans le traité de paix les prisonniers allemands sont aussi mentionnés. Rapatriement, après signature du traité, par des navires allemands et à la charge de l’Allemagne. Et ceci, après que toute notre flotte militaire et de commerce, jusqu’aux navires de commerce de 1 500 tonnes, ait dû être livrée aux Alliés. De plus, des dettes de guerre de 120 milliards doivent être payées !

Mardi 13 mai 1919.

Le temps est chaud, la soirée lourde. Tous les prisonniers sont importunés par des punaises. Maintenant, dans notre groupe de camarades nous avons posé une bougie, près de chaque lit, que nous allumons la nuit de temps à autre, pour chasser les punaises.

Mercredi 28 mai 1919.

Depuis quelques jours le temps est vraiment estival. Je suis assis dans le soleil en culotte courte et je somnole :

« Chance et malchance, les deux je porte calmement,
Tout passe et toi aussi ! »

Jeudi 29 mai 1919.

Les prisonniers autrichiens quittent le camp. En raison de la paix, l’échange de notes au sujet de la paix se poursuit sans perspective de meilleures conditions.

Nous lisons que la Rhénanie occupée doit constituer une république indépendante. Ce n’est pas possible ! Ô, maison de fous !

Mercredi 11 juin 1919.

Hier, mon camarade Gustav Fritz a été élu homme de confiance de la baraque. Fritz est vraiment un bon camarade. Il a déjà vécu comme volontaire le soulèvement des Hereros dans le Sud-Ouest africain allemand et est un homme correct, de la tête aux pieds. Pour le plaisir, nous avions commandé, à cette occasion, le quatuor à vent qui, de bonne heure, avant le réveil, a joué devant le lit de Fritz la chanson : « Fais toujours preuve de fidélité et d’honnêteté ».

Combien de temps allons-nous encore rester ici ? Le docteur Dorten, président de la République rhénane et ses vaillants ministres ont été roués de coups par le peuple.

Dimanche 15 juin 1919.

Plusieurs fois déjà, depuis le poste des gardes français, des coups de feu furent tirés dans le camp. Par exemple, aujourd’hui, sur mon camarade R. de Hambourg, lorsqu’il se brossait les dents, ce soir devant la baraque. Par chance, le coup est passé à côté.

Un garde ivre tira dans la baraque voisine n°52, blessa grièvement à l’épaule le camarade Scheiding et tua par un coup au cœur un marin (Nawitzki), paisiblement assis sur son lit.

Lundi 16 juin 1919.

Le camp proteste à cause des camarades victimes de la fusillade. Tous les services pour les Français sont suspendus. La protestation doit durer trois jours.

Les Français ferment le terrain de sport et décident une interdiction des colis postaux et journaux à l’encontre des prisonniers.

Jeudi 19 juin 1919.

Il m’est parfois comme si dissous [42]
En un éther fin et céleste qui m’entoure entièrement
Où ni souhait ni bruit terrestre ne troublent le silence,
Mon for intérieur, dénué, retrouve la pureté.
Je plane, me libère de la pesanteur vers des immenses lointains
Et entends, glissant au-dessus des étoiles,
Comme dans un rêve, le mugissement de la mer.

Le traité de paix sera-t-il, oui ou non signé ? Malgré toutes les conséquences pour les prisonniers, je suis contre la signature.

Dimanche 22 juin 1919.

Un chaud soleil couve l’île. Nous sommes fatigués et somnolents. Mornes comme dans les baraques, nous le sommes également en nous-mêmes ... Avec les sentiments de celui qui se noie et qui est à bout de ses forces, j’attends la signature du traité de paix prévue pour demain. Que seulement ce calice puisse passer loin de nous ! Les souffrances de la patrie sont aussi les nôtres.

Le soir vers 20 h 30, nous apprenons que la flotte de combat allemande internée à Scapa Flow a sabordé ses navires.

Vendredi 1er août.

Aujourd’hui je suis sorti pour la première fois du camp, pour aller à Saint-Fiacre, chercher du charbon pour la station de pompage. C’était un trajet d’une bonne heure. Nous passâmes à travers des champs de céréales au rendement varié, à côté se situaient de petits jardins potagers. De temps à autre, nous passâmes à travers un petit hameau dont les maisons sans fenêtre étaient construites en grosses pierres de taille. Tout au long du chemin, hormis un seul jeune homme, je ne vis que des petites femmes et des enfants au visage pâle.

Dimanche 3 août 1919.

Je lis le livre « Vae victis » de l’ancien codétenu au camp d’Uzès, Madsack.

Samedi 9 août 1919.

Deux prisonniers se sont échappés du camp. Maintenant, un nouveau fil barbelé doit être déployé autour du camp. Mais nos ouvriers allemands du camp refusent de le faire.

Une discussion :

1er interné : « Tu as l’air heureux, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

2ème interné : « J’ai pris un bain de mer »

1er interné : « Tu es totalement fou ? »

2ème interné : « Absolument pas, c’est comme je le dis. »

1er interné : « Dis donc, raconte ! »

2ème interné : « Tu sais que depuis des années nous sommes retenus sur une île où, normalement, il fait un temps froid et orageux et où la pluie s’arrête rarement. Mais lors des quelques mois d’été, quand le soleil brûle du ciel de façon à ce que les baraques de bois se plient pour prendre la forme de points d’interrogation, ah, qu’est-ce que je suis alors attiré par un bain de mer ! Mais c’est un fait que nous n’avons pas le droit de nous baigner, soit que la mer puisse être polluée par les Boches, ou bien pour une autre raison. Aujourd’hui, une allège arrive avec du charbon qui doit être rapidement déchargée. Nous nous y attaquons vaillamment, pour que les quinze tonnes soient déchargées en un tour de main. Maintenant, imagine-toi : notre demande insistante de pouvoir sauter dans la mer pour laver la poussière de charbon de notre peau est accordée comme récompense. Avec les autres camarades je me jette dans les vagues. Je m’y sens à l’aise comme un poisson qui a pu se détacher de la ligne. Tout d’abord je nage un petit peu sur le ventre, puis sur le dos, vois au-dessus de moi le ciel bleu et, soudainement, toute la captivité est oubliée. Des forces gigantesques m’envahissent. Mes bras rament puissamment, mes jambes poussent comme les pistons d’une machine. Sous peu, je fonce à travers les vagues à la vitesse d’une torpille qui vient d’être lancée. Le vent me souffle autour du nez. Infatigablement, mes bras se balancent et poussent mes jambes. A une allure folle je fonce à travers la rade, je sors du goulet. Des nuages passent à toute vitesse au-dessus de ma tête, et déjà scintillent les falaises de craie de Douvres. De l’autre côté, sur la rive plate opposée, surgissent des moulins à vent : Eh bien ! La Hollande !

Le voyage fou continue toujours plus loin. Les eaux d’un jaune sale annoncent l’embouchure de l’Elbe. Déjà je nage en remontant le courant du fleuve. Sankt Pauli [43] apparaît, alors … boum ! Avec mon crâne j’avais heurté une bouée. Au même moment, la trompette des Français rappelle les baigneurs à rejoindre le rivage. C’était un mauvais réveil de mon rêve, mais je peux te dire, c’était beau, pour une fois d’oublier pendant un petit quart d’heure, toute la captivité et tout ce qui va avec. Eh bien, maintenant tu sais pourquoi j’ai l’air si heureux. »

1er interné : « Oui, tu as complètement raison. Par ailleurs, as-tu déjà entendu les dernières nouvelles de Hein ? »

2ème interné : « Tu parles du chasseur de lard, Hein, de la baraque 111 ? Qu’est-ce qu’il lui arrive ? »

1er interné : « Eh bien, pense seulement. Il a reçu une lettre de sa femme, dans laquelle elle écrit qu’elle l’attend jour après jour et ne peut comprendre qu’il n’arrive pas. Il est pourtant écrit dans tous les journaux allemands que tous les internés pourraient se déplacer librement. »

2ème interné : « Pas possible ! »

1er interné : « Mais si ! Et puis, elle écrit encore qu’elle peut comprendre, qu’après une si longue détention, il veuille encore s’amuser un peu en France, mais qu’il n’oublie pas qu’à la maison il a une femme et des enfants. »

2ème interné : « Pas possible ! D’ailleurs, c’est une femme raisonnable ! »

1er interné : « Qu’est-ce que tu en dis, maintenant ? »

2ème interné : « Bon, salut ! »

1er interné : « Salut ! »

12 août 1919.

A la cantine, on vend pour 5,- F pièce des chemises militaires américaines usagées de couleur vert olive. Comme j’ai pu l’entendre, on vend à Brest les mêmes chemises à 28 centimes le kilo (= 5 chemises). Belle affaire pour le propriétaire de la cantine !

Samedi 16 août 1919.

Le temps est brûlant.

Le journal « Le Temps » communique qu’il ne sera question de libération des prisonniers allemands que lorsque, « hormis » l’Allemagne, trois grandes puissances alliées auront ratifié le traité de paix. Et après ?

Samedi 23 août 1919.

Cela fait désormais trois ans que nous sommes arrivés à l’Île Longue ! En ce moment on renouvelle les fils barbelés !

Mardi 26 août 1919.

Aujourd’hui pour la première fois, l’autorisation officielle de se baigner fut donnée. Les années précédentes, et aussi cette année, nous avions à plusieurs reprises écrit au préfet afin que l’on veuille bien nous laisser prendre des bains. Mais la baignade sans bateau de surveillance n’est pas autorisée, car un bateau sur l’île aurait pu être utilisé par les Allemands pour s’échapper. C’est alors que nous apprenons qu’un bateau a été envoyé il y a déjà 6 semaines, mais qu’il a été confisqué par le lieutenant de la garde et est utilisé pour la pêche. C’est pour cette raison que durant six semaines de temps très chaud, les prisonniers n’avaient pas le droit de se baigner !

Mercredi 27 août 1919.

Cette nuit trois prisonniers ont été arrêtés, alors qu’ils tentaient, à marée basse, de rejoindre le continent. Lors de cette tentative, M. a reçu un coup de baïonnette et fut emmené à l’hôpital militaire de Brest. Tempête et pluie mettent un terme à l’été.

Jeudi 28 août 1919.

Pendant la nuit, j’entends deux coups de feu, l’un tout de suite après l’autre. Dehors, la tempête et la pluie fouettent les ruelles du camp. Le jour suivant nous apprenons, qu’à nouveau deux fugueurs furent pris.

Samedi 30 août 1919.

A nouveau, un fugueur est signalé. Selon les dires du médecin, le lieutenant de la garde aurait été pris de crampes à l’annonce de cette nouvelle. Nous voyons aux abords du camp des patrouilles qui recherchent l’évadé. Les gardes furent multipliées par quatre.

En contraste très net, l’article du « Temps » du 30 août 1919 :

« Les prisonniers de guerre vont être rapatriés. [44]

Le Conseil suprême des Alliés a décidé de rendre publique la déclaration suivante relative aux prisonniers de guerre :

En vue de diminuer, aussi rapidement que possible, les souffrances causées par la guerre, les puissances alliées et associées ont décidé de devancer la date de ratification du traité de paix avec l’Allemagne, en ce qui concerne le rapatriement des prisonniers allemands. Les opérations de rapatriement commenceront immédiatement et seront conduites sous les auspices d’une commission interalliée à laquelle un représentant allemand sera ajouté dès la mise en vigueur du traité.

Les puissances alliées et associées désirent qu’il soit bien entendu que la continuation de cette politique bienveillante dont les soldats allemands tireront de si grands avantages, dépendra de l’accomplissement par le gouvernement et le peuple allemands, de toutes les obligations qui leur incombent.

Rappelons que d’après le traité de Versailles, le rapatriement des prisonniers allemands devait commencer seulement après la mise en vigueur de ce traité, c’est-à-dire, après sa ratification par trois des principales puissances alliées ou associées. »

Vendredi 5 septembre 1919.

Nous avons le droit, pour la troisième fois, de nous baigner en mer.

Un nouveau barbelé est tiré autour du camp (lazaret), qui réduit encore plus notre liberté de déplacement. Le « Temps » publie une lettre au directeur du journal où l’expéditeur exprime son indignation pour la libération les prisonniers « déjà maintenant ».

Ces derniers temps, mes parents ont si souvent exprimé l’espoir de me revoir bientôt, que j’ai écrit d’amères lettres à la maison. Si les gens en Allemagne pouvaient enfin comprendre que nous servons de garantie pour les engagements pris par eux.

Mardi 23 septembre 1919.

Il y a beaucoup de souris dans la baraque. Désormais nous avons « Muschi », un chat de baraque qui s’offre souvent des petits déjeuners de souris.

Il vient chaque nuit vers moi et se couche sur mes pieds, qui le matin, se retrouvent poussés par ce petit animal sur les bordures extérieures du lit.

Mercredi 24 septembre 1919.

Pendant la nuit, une nouvelle clôture en fil de fer traversant le camp, fut abattue par nos soins. Les poteaux donnent une bonne quantité de bois. Toutes les baraques sont pourvues de nouveaux loquets pour qu’elles puissent être fermées pendant les appels. Nous avons tout de suite démonté ces loquets. Le temps est devenu si froid que nous remettons en service le poêle à charbon.

Vendredi 26 septembre 1919.

En réponse à sa lettre, le comité de l’aide allemande a reçu de la Légation suisse le courrier suivant, en date du 16 du mois :

« La Légation suisse accuse réception de votre lettre du 30 août et vous communique que, selon les renseignements qu’elle a pu obtenir, le rapatriement des internés civils peut encore commencer avant la ratification du traité. Vous pouvez donc rassurer vos camarades sur ce point. »

Samedi 27 septembre 1919.

Dans la « Dépêche brestoise » on cherche des gardiens pour notre camp. Il semble que nous allons encore passer de longs moments avant notre rapatriement.

Dimanche 28 septembre 1919.

Une tempête de nord glaciale souffle sur l’île, si bien que l’on ne peut mettre les pieds en dehors de la baraque. Depuis plusieurs jours j’attends des nouvelles de la patrie.

Les journaux colportent diverses informations sur notre rapatriement. Ils ne me causent que des souffrances.

Lundi 29 septembre 16919.

La nuit fut amèrement froide, si bien que j’ai dû étendre mon manteau sur ma couverture pour avoir un minimum de chaleur. La nuit, les gardes à l’extérieur du camp tirent des coups de feu afin de nous dissuader de nous évader. Une nouvelle clôture de fils barbelés est installée au gué de l’île, les équipes de garde sont renforcées et durant la nuit des postes d’écoute sont déployés dans les arbustes de genêts. Le charbon pour les cuisines est rationné, à 25 kg par homme et par semaine.

Mardi 30 septembre 1919.

A 8 heures du matin, le thermomètre indique 8° de chaleur. Depuis environ 6 semaines, 4 ouvriers français sont occupés à renforcer des barbelés, à planter de nouveaux poteaux et à tirer de nouveaux fils de fer. A l’aide de boîtes de lait condensé, Fritz nous construit un nouveau tuyau pour notre poêle. Les prisonniers démolissent des anciennes baraques vides afin d’obtenir du bois pour le prochain hiver.

Mercredi 1er octobre 1919.

Le comité d’aide publie le communiqué suivant :

« Dans une lettre du 17 septembre, la Croix Rouge de Francfort/Main, communique au comité d’aide, que selon une note publiée par l’Office de l’Empire pour les prisonniers de guerre et civils, le gouvernement français se déclare d’accord, pour rapatrier immédiatement les prisonniers civils vers leurs pays ».

Le barbelé du camp, qui a été arraché par des prisonniers, il y a une semaine, est aujourd’hui remis en place, sous protection militaire.

Jeudi 2 octobre 1919.

Une affiche apposée au bureau de l’administration précise que le courrier des prisonniers de guerre civils ne serait plus soumis à la censure.

Vendredi 3 octobre 1919.

A quoi servent toutes les prescriptions ! Les prisonniers veulent enfin sortir des barbelés ! Les hommes doivent devenir fous ! Chaque nuit des gens s’évadent, sont repris quelque part, prennent 30 jours d’arrêts, et puis c’est à nouveau comme avant.

Samedi 4 octobre 1919.

Cette nuit, 29 prisonniers se sont échappés à l’aide d’une grande barque. Ils sont repris dans les localités voisines et viennent dans les casemates de l’île.

Dimanche 5 octobre 1919.

Le « Temps » publie un article au sujet du rapatriement des prisonniers de guerre. Le personnel de surveillance français raconte aussi, que nous allons bientôt partir. Mais nous avons déjà été si souvent déçus. Le soir, le bruit court que 26 des échappés ont été repris.

Lundi 6 octobre 1919.

Les échappés furent ramenés durant la nuit et aussitôt conduits dans les casemates. La découverte rapide a été aidée par un avis de recherche lancé pour retrouver un soldat américain, précisant que celui-ci serait de « type boche ».

Mercredi 9 octobre 1919.

Une nouvelle monnaie est délivrée dans le camp.

Une fois de plus germe en moi le merveilleux espoir de libération. Qu’est-ce que je suis d’autre qu’un homme qui espère éternellement ?

J’essaye en vain de freiner mon espoir croissant. Il est là, me flatte et me caresse jusqu’à ce que je recommence à y croire.

C’est la première fois depuis 4 ans, que nous allumons à nouveau une lampe à pétrole normale pour laquelle nous avons pu acheter du pétrole.

L’abondance de lumière est inhabituelle à nous tous.

Vendredi 10 octobre 1919. 1826ème jour.

5 ans de détention ! Quand serons-nous libérés ? Où sont le droit et la justice ? Une injustice envers nous a été commise, dont les traces resteront à jamais gravées en nous. On nous a fait prisonniers en dépit du droit des peuples, et au nom du droit l’on nous retient prisonniers.

Qui nous rendra les années perdues ?

Je veux tout calmement rentrer à la maison. Le retour au sol de la patrie sera pour moi un instant sacré.

Samedi 11 octobre 1919.

Le chancelier allemand Bauer s’exprime dans les mots suivants au sujet des prisonniers de guerre :

« Le rapatriement des prisonniers de guerre souhaité depuis si longtemps par le peuple entier a enfin commencé. Il est extrêmement douloureux que cela s’effectue si lentement, mais nous devons tout supporter, car nous voulons remplir loyalement les conditions du traité de paix. »

Dimanche 12 octobre 1919.

Vers 1 h, se répand la nouvelle, qu’un télégramme serait arrivé, d’après lequel notre camp serait rapatrié en deux transports, les 20 et 26 du mois.

La nouvelle de ce midi est confirmée le soir. Jusqu’à maintenant il n’y pas encore eu de contre-ordre. Mais, n’étions-nous pas dans la même situation il y a un an ?

Lundi 13 octobre 1919.

Lundi prochain, le premier transport de 600 hommes doit partir. Je suis affecté à ce transport. A Mayence, nous devons être pris en charge par l’administration allemande.

Mercredi 15 octobre 1919.

J’écris une lettre d’adieu en Espagne.

Le temps s’écoule de manière inerte.

Jeudi 16 octobre 1919.

Il fait très froid. Un vent glacial de nord balaye l’île.

Vendredi 17 octobre 1919.

Encore trois jours et trois nuits.

RETOUR A LA PATRIE [45]

(présenté sans cravate, lors d’une soirée variété)

Mes chers amis, qui vous êtes rassemblés ici,
Vous me voyez prêt à entreprendre ce voyage à travers toute l’Allemagne.
Vous êtes étonnés qu’une cravate, signe de véritable virilité,
Ne se balance pas à mon cou.

Permettez-moi de vous démontrer ceci :
La nouvelle Allemagne est composée de diverses couleurs.
Mais c’est à la couleur que l’on connaît ses gens,
Et si l’on fait un mauvais choix, un malheur arrive facilement.

Afin que la patrie ne me devienne pas un ennemi,
Je suis politiquement sans caractère.
Je me tiens éloigné de toutes les plaintes,
En changeant seulement de cravate.

Si le chemin de fer me transporte à travers de pieuses campagnes,
Où le centre noir est chez lui,
Je me compte parmi les natures chrétiennes,
Et je sors ma cravate noire.

Quand je passe dans des villes où l’on est social,
Alors je noue de suite la cravate rouge
Et, pendant un petit instant, je maudis le capital,
La voie vers le cœur du camarade est trouvée.

Bien difficile vous semble le choix de la cravate,
Là où les limites des partis se recoupent,
Et se mêlent démocrates, fédéraux, cléricaux,
Conservateurs et spartakistes.

Oh non, j’ai bien réfléchi
La couleur blanche de l’innocence blanche me fraye le chemin,
Malgré le combat de rue ensanglanté,
J’arrive indemne au but.

Ainsi je voyage avec mon léger fardeau
Et vous conseille : suivez la voie indiquée,
Même si la versatilité manque de dignité,
Aujourd’hui, seul le changement est constant.

Mais si un jour, après des années d’amère détresse,
Les cœurs allemands battent de nouveau d’un même rythme,
Alors je veux porter les trois cravates, noire, blanche, rouge
Etroitement liées dans un seul nœud de couleurs.

Île Longue – Heimkehr / Retour à la patrie

LA FIN

Deux grands évènements avaient marqué le début de l’année 1918 et remué au plus profond nos esprits. L’offensive allemande du printemps et le traité d’échanges de prisonniers de Berne.

Toute fatigue et toute apathie s’étaient envolées, lorsque l’offensive allemande à l’ouest commença au début du printemps. Nous attendions alors, heure après heure, des nouvelles du front. L’arrivée du journal était l’instant le plus important dans le camp. Une vague montante d’espoir et de tremblement nous parcourait. Nous voyions les Français aller chercher les mortiers en bronze dans les vieux forts de l’île, afin de les envoyer sur le front menacé, et nous espérions que tout ceci serait en vain.

Île Longue – In der Baracke / Dans la baraque

En plein milieu de la période de succès de l’armée allemande arriva la nouvelle de la conclusion du traité d’échanges de prisonniers de Berne, d’après lequel tous les internés civils devaient être rapatriés avant le 15 août. Nous devions être à nouveau libres. Libres ! Après trois ans et demi de captivité et ses supplices ! Pour nous, c’était comme un miracle !

Mais qui voulait mettre en doute les termes sans équivoque du traité ? Maintenant, nous ne pouvions plus nous retenir dans les étroites baraques. Nous nous précipitions à l’extérieur où brillait le chaud soleil de printemps et réveillait tous les bons esprits en nous. L’activité de gymnastique et de sport refleurit et trouva son expression édifiante dans la tenue des tournois de sport de la Pentecôte sur le terrain de sport, avec des exercices libres et des jeux collectifs, auxquels participa tout le camp.

Île Longue – Der Berner Gefangenenaustausch von 1918 / L’accord d’échange de Berne de 1918

Mais une nouvelle fois, l’échange ardemment désiré se fit attendre. L’été s’installa. Le 15 août nous étions toujours sur l’île, seulement un petit nombre d’Alsaciens quitta l’île ce jour. Quelques semaines plus tard suivit un petit groupe d’Allemands du Maroc. Quant à nous, nous attendions en vain.

Mais plus grave que cela furent les nouvelles qui arrivèrent du front. Alors que le recul des troupes allemandes de la poche de la Marne nous paraissait encore compréhensible, les semaines suivantes montrèrent que nos troupes n’étaient plus assez fortes pour terminer la guerre par une victoire. Nous vivions l’effritement du front. Les journaux français ne titraient que des cris victorieux. Puis tout d’un coup ce fut l’effondrement du front des Balkans.

La situation de notre patrie semblait de plus en plus désespérée, et vint alors la terrible journée qui détruisit tous nos espoirs en une conclusion honorable : le 11 novembre. Prisonniers, nous étions désormais livrés à l’impitoyable dureté des vainqueurs.

Le 11 novembre, nous arriva le bruit des canons de Brest, annonçant le plus ignoble armistice de l’histoire. Ce jour-là, la majorité des camarades s’effondrèrent. Anéanti tout ce qui nous avait soutenu durant quatre ans, détruit l’espoir que les cruels vainqueurs pourraient bientôt nous rendre la liberté. Le nouveau souffle, qui, il y a encore quelques mois, passait au travers la poussière pourrie des baraques, avait disparu. Lorsque nous lûmes les conditions de l’armistice, nous devînmes tous pâles comme la mort. Ils osèrent nous faire cela ! Et la patrie, doit-elle accepter de telles conditions ? Mon esprit intérieur déchiré, je bondis hors de la baraque et errai pendant la matinée le long des barbelés, incapable de réaliser l’impossible. Tel un linceul, les évènements se déployèrent sur le camp. Des jours, semaines, mois, et une autre année passèrent. Combien il était inutile de continuer à nous torturer et de nous retenir. Un mal du pays amer nous rongeait. Incapable de faire quoi que ce soit, nous nous couchions sur nos sacs de paille, cogitions et entendions le tic-tac des vers à bois dans la charpente.

Île Longue – Austausch / Echange

Encore une année entière passa ainsi. Nous nous attendions à ce que nous ne retournions jamais à la maison, mais serions utilisés par les Français pour la reconstruction des régions détruites. En septembre 1919, nous étions encore gardés et traités comme auparavant. Des prisonniers essayèrent de s’évader et furent repris. Ils furent punis de 30 jours de casemate. Une mauvaise grippe affecta le camp et provoqua des décès. Finalement, un matelot prisonnier tomba sous la balle meurtrière d’une sentinelle française, qui tira par-dessus le barbelé dans une paisible baraque. Un deuxième prisonnier eut la clavicule fracassée lors de cette action. L’année 1919 allait à sa fin, lorsque le 12 octobre arriva un télégramme selon lequel notre départ était prévu pour le 20 octobre. Nous étions psychologiquement tellement détruits que nous accueillîmes cette nouvelle avec une totale apathie. En plus, nous n’étions pas sûrs qu’un contre-ordre ou une autre mesure ne réduise à zéro l’exécution de la promesse donnée. Mais, quand les signes indiquant que nous allions enfin être libéré se multiplièrent, l’indifférence avec laquelle nous avions supporté tellement de déceptions s’apaisa progressivement. Ainsi, durant ces jours décisifs, nous flottions entre l’attente de la libération et la peur que tout cela ne soit qu’une tromperie. Le départ de l’île Longue s’effectua le 20 octobre. Nous emballâmes nos rares objets personnels et fûmes embarqués. Brest grouillait d’Américains. Nous montâmes dans le train, cette fois sans surveillance, qui s’arrêta dans de nombreuses gares. Nous descendîmes du train et, comme des enfants, achetâmes tout ce qui se trouvait dans les buffets des gares. Durant la nuit suivante le train passa furtivement au nord de Paris, puis nous longeâmes la Marne. Je pus lire le nom de la gare de Dormans, où, encore à l’été 1918, les Allemands avaient pénétré le plus au sud. Un train entièrement brûlé se trouvait encore sur les voies. A Château-Thierry des prisonniers de guerre allemands se tenaient derrière une clôture. A un soldat allemand qui se tenait à la gare nous jetâmes un manteau civil sur l’épaule et l’emmenâmes avec nous. Les pauvres gars devaient rester encore plus longtemps en captivité. De nouveau la nuit, alors que nous nous dirigions lentement vers l’est, le jour se leva. Je pus lire le nom de la gare de Wissembourg. Quand nous vîmes des personnes travaillant dans les champs nous faire signe de la main, nous comprîmes que nous passions la frontière. Et subitement ma gorge se noua et, comme un miracle, mon cœur mort commença à battre bruyamment.

Partout les gares étaient occupées par des troupes françaises. Enfin « Goldstein » près de Francfort, le poste le plus éloigné de la zone occupée par les Français. La garde de nègres resta en arrière. Désormais j’étais en Allemagne et je me sentais enfin libre.

Île Longue – Blick auf die Brester Bucht / Vue sur la Rade de Brest
Île Longue – Entwurf zu einem Exlibris / Ebauche d’un Ex Libris
Notes :

[1NDT : en français dans le texte.

[2NDT : en français dans le texte

[3NDT : Sibiu en roumain, le 28 septembre 1916

[4NDT : le Siret, affluent de la rive gauche du Danube, prend sa source dans les Carpates

[5NDT : erreur de Hellmut Felle : en vérité, le nom de ce journal était « Inselstimme » (« Voix de l’île »), voir aussi http://www.ilelongue14-18.eu/?Insel....

[6NDT : quotidien espagnol imprimé à Madrid

[7NDT. : Der Bund, quotidien suisse de langue allemande, édité à Berne

[8NDT : information exacte, le « Kléber » a heurté une mine et a sombré le 27 juin 1917

[9NDT : en français dans le texte.

[10NDT : Suit un poème en vers rimés, schéma ABAB, par Hellmut Felle ; en voici une traduction littérale.

[11NDT : erreur de H. F. En réalité c’est le 1039ème jour.

[12NDT : en français dans le texte

[13NDT : roman de Frierich Lienhard (1865 – 1929), écrivain alsacien de langue allemand

[14NDT : « Flachsmann éducateur »

[15NDT : en français dans le texte

[16NDT : îles finlandaises, à l’entrée du golfe de Finlande

[17NDT : en français dans le texte.

[18NDT : « Livre bleu sur la patrie et la liberté »

[19NDT : Friedrich Naumann (1860 – 1919), homme politique libéral et pasteur allemand

[20NDT : réquisitionné à leur entrée en guerre par les États-Unis, il fut rebaptisé « Mount Vernon »

[21NDT : réquisitionné à leur entrée en guerre par les États-Unis, il fut rebaptisé « Agamemnon »

[22NDT : réquisitionné à leur entrée en guerre par les Etats-Unis, il fut rebaptisé « von Steuben »

[23NDT : réquisitionné à leur entrée en guerre par les Etats-Unis, il fut rebaptisé « America »

[24NDT : En français dans te texte.

[25NDT : En réalité Victor Boret.

[26NDT : « Vacances de moi », roman de l’écrivain allemand Paul Keller (1873 – 1932)

[27NDT : le mont Kemmel, en Belgique

[28NDT : réquisitionné à leur entrée en guerre par les États-Unis, le « Vaterland » est rebaptisé « Leviathan », l’orchestre du « Vaterland » qui a tenté de revenir en Allemagne à bord du « Nieuw-Amsterdam » est interné au camp de l’Île-Longue.

[30NDT : Il s’agit du peintre et sculpteur hongrois Paul von Kovacs.

[31NDT : Territoire Impérial

[32NDT : Ernst Reuter, élève-ingénieur né en 1890, passager du « Federico », comme Hellmut Felle

[33NDT : en français dans le texte.

[34NDT : en français dans le texte.

[35NDT : en français dans le texte

[36NDT : en français dans le texte.

[37NDT : en français dans le texte.

[38NDT : en français dans le texte.

[39NDT : Pièce de théâtre (comédie) de l’écrivain allemand Gerhart Hauptmann (1862 – 1946)

[40NDT : suit un poème en vers non rimés de Hellmut Felle ; en voici une traduction littérale.

[41NDT : poème de Hellmut Felle, en vers non rimés ; en voici une traduction littérale.

[42NDT : suit un poème en vers rimés [schéma ABBA] de Hellmut Felle ; en voici une traduction littérale.

[43NDT : Quartier portuaire de Hambourg

[44NDT : article en français dans le texte.

[45NDT : Suit un poème en vers rimés [ABAB] de Hellmut Felle ; en voici une traduction littérale.

Téléchargements Fichier à télécharger :
  • cinq_annees_derriere_les_barbeles_161029.pdf
  • 3.2 Mo / PDF
Traité de l'Elysée

Visiteurs connectés : 9

Ce site comprend : 352 articles et 631 documents.
Ce site a reçu 165396 visites depuis son référencement, le 27 décembre 2012
Espace rédacteurs  |  Contact  |  Plan du site  |  ESCAL  |  Suivre la vie du site(RSS 2.0)
SPIP
Centenaire de la première guerre