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le camp d'internement 1914-1919
Le camp d’internés 1914-1919

Dieser Internet-Auftritt verfolgt das Ziel, möglichst viele Informationen über das Internierungslager auf der Ile Longue zusammenzustellen, damit Historiker und Nachkommen der Internierten sich ein Bild von den Realitäten dieses bisher wenig bekannten Lagers machen können - nicht zuletzt auch, um die bedeutenden kulturellen Leistungen der Lagerinsassen zu würdigen.

Le but de ce site est de prendre contact avec les familles des prisonniers allemands, autrichiens, hongrois, ottomans, alsaciens-lorrains... qui ont été internés, pendant la Première Guerre mondiale, dans le camp de l’Ile Longue (Finistère).

Johannes Jäger, Pasteur

L’article suivant a été publié dans le numéro 28 d’août 2019 du magazine Avel Gornog. Il est publié ici avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Article mis en ligne le 3 mars 2020

par Christophe

Du Fret à Crozon :
le « chemin de croix » du pasteur Jäger
(septembre 1914)

Portrait Johannes Jäger
(1850 – 1925) vers 1900
Source : J. G. Beuker , in : Gemeinde unter dem Kreuz, p. 85

Le pasteur Jäger et la Presqu’île de Crozon

Consacrer un article d’Avel Gornog à un pasteur allemand ? En quoi cet homme de Dieu peut-il nous intéresser, ou plutôt, en quoi un épisode de sa vie pourrait intéresser le lecteur d’Avel Gornog ? La raison en est que la venue du pasteur en presqu’île de Crozon se place dans le cadre thématique de la Première Guerre mondiale, et, plus précisément, dans le contexte de l’interception, le 2 septembre 1914, du paquebot hollandais, Nieuw Amsterdam, parti de New York, le 25 août à destination de Rotterdam. [1]

Le déroutage de ce paquebot, neutre, vers le port de Brest est un fait de guerre qui touche directement la presqu’île de Crozon. En effet, tous les passagers masculins de 16 à 60 ans de ce bateau, ressortissants des « puissances centrales » (Allemands, Autrichiens, Hongrois, Ottomans ...) environ 750 hommes, furent emprisonnés, au fort de Crozon, dans un premier temps, puis au camp de l’Île Longue. Parmi ces hommes, des artistes, intellectuels, musiciens, scientifiques … qui, avec de nombreux prisonniers arrivés plus tard, devront fertiliser ce camp en y créant un haut lieu de la culture allemande. [2]

Paquebot {Nieuw Amsterdam}
Source : Photographie de presse de l’Agence Rol ― Gallica – Bibliothèque nationale de France

Le pasteur Jäger, passager du Nieuw Amsterdam, lui aussi, fut arrêté comme ses compatriotes et transféré sur la presqu’île de Crozon. Cependant, contrairement à ses camarades d’infortune, il n’y restera que deux jours, avant de retrouver sa liberté. Il fut, en effet, autorisé à retourner sur le Nieuw Amsterdam et à poursuivre son voyage jusqu’à Rotterdam, d’où il put regagner l’Allemagne. Ce n’est pas seulement pour ce sort exceptionnel que le pasteur Jäger nous intéresse, mais, surtout, à cause de son livre de souvenirs, « Mon Voyage d’Amérique » dans lequel il raconte en détail l’interception du Nieuw Amsterdam, l’arrestation des passagers et leur transfert sur la presqu’île de Crozon. Mises à part ces informations, ce récit est, en plus, remarquable par la « perspective » inhabituelle du pasteur Jäger. En effet, sa façon d’apercevoir et de vivre cet épisode est profondément conditionnée par sa religiosité qui, elle, reflète son adhérence à la Vieille Église Réformée. Nous croyons donc opportun de commencer par une brève présentation de cette Vieille Église Réformée et de la position que le pasteur Jäger y occupe.

Il sera ensuite question du voyage d’Amérique du pasteur, voyage qui est à l’origine de sa venue involontaire à la pointe bretonne et en presqu’île de Crozon. C’est là, et, plus précisément, pendant la marche à pied de la cale du Fret au fort de Crozon, qu’il vit quelque chose comme un « chemin de croix ». Par conséquent, c’est son récit autobiographique de cette marche et de la nuit passée dans un cachot du Fort de Crozon qui seront au centre de cette présentation.

Vieille Église Réformée à Emden
Vers 1859 - 1941
Source : J. G. Beuker, ibid. p. 2

Nous avons la chance de disposer de plusieurs sources authentiques, à savoir : différents documents historiques sur la Vieille Église Réformée, que le Pasteur Gerrit Jan Beuker de la ville d’Emden (Allemagne), a eu la gentillesse de nous communiquer. Un CV du pasteur Jäger, rédigé par lui-même, son récit autobiographique : Mon Voyage d’Amérique ainsi que le rapport d’un journaliste américain, sous le titre éloquent Johannes Jäger, Le Prophète visite l’Iowa, mais aussi deux de ses prêches, publiés après la guerre.

Pour ce qui est de la description du chemin du Fret à Crozon et de la nuit passée au Fort de Crozon, nous disposons, à côté du récit autobiographique dans Mon Voyage d’Amérique, du témoignage que l’ancien prisonnier au camp de l’Île Longue, Hermann von Bötticher, donne dans son livre de souvenirs Mes Expériences en Liberté et en Captivité [3].

Le pasteur Jäger et la Vieille Église Réformée

La personnalité du pasteur Johannes Jäger est indissociable de son appartenance à la petite branche de l’Église Réformée du nom de Vieille Église Réformée ; „vieille“ signifiant ici „première“ ou „d’origine“, ou encore fidèle à l’Église Réformée de ses débuts, strictement calviniste.

Cette branche dont l’emprise géographique se limite à une petite région frontalière couvrant l’extrême nord-ouest de l’Allemagne (Frise orientale) et une partie des Pays Bas a fait scission d’avec l’Église Réformée traditionnelle, au milieu du 19ème siècle, quand certains de ses responsables se déclarèrent en désaccord avec la ligne „libérale“ et, à leurs yeux, trop permissive de l’Église Réformée officielle. La Vieille Église Réformée existe toujours et semble même être bien vivante.

Nouvelle église
(vers 1955)
Source : J. G. Beuker, ibid. p. 2

D’après les documents sur l’histoire de la Vieille Église Réformée mis à disposition par le pasteur Gerrit Jan Beuker, Johannes Jäger n’est pas seulement pasteur mais il occupe aussi la fonction très influente de professeur de théologie, chargé de former les futurs pasteurs et jouit ainsi d’une vénération certaine de la part de ses coreligionnaires.

C’est d’ailleurs en sa fonction de professeur de théologie de grande réputation (au moins dans le cercle restreint de la Vieille Église Réformée) qu’il est invité à rendre visite à ses compatriotes frisons, adhérents de la Vieille Église Réformée, installés aux États Unis (essentiellement dans l’état d‘Iowa). Et c’est au retour de ce voyage, entrepris en compagnie de son fils de seize ans, qu’il fut arrêté par les Français.

Voyage d’Amérique

Johannes Jäger avec fils et gouvernante
vers 1920
© J. G. Beuker, ibid. p. 88

Dans les écrits théologiques (prêches), historiques ou autobiographiques dont nous disposons, le pasteur Jäger nous apparaît comme un théologien intrépide, exemple de zèle apostolique et de fermeté chrétienne, porté par une foi inébranlable. En effet, ce qui frappe c’est qu’il semble vivre dans un véritable partenariat, très proche et permanent, avec son Dieu.

Très caractéristique, par exemple, le début de son récit „Mon Voyage d‘Amérique“ [4], un texte qui ne raconte pas seulement de manière très détaillée toutes les expériences – heureuses et malheureuses – que le pasteur vit pendant son voyage d’Amérique, mais, en plus, il met en exergue le caractère permanent de sa relation directe avec Dieu.

Voici le début de ce récit de voyage :

Paquebot Vaterland
Source : German Federal Archive (Deutsches Bundesarchiv)

« Quand, le mois dernier, de retour de mon voyage d‘Amérique, j’arrivai de nouveau à Emden [5], mon cœur était rempli de louange et de remerciements envers Dieu, et les paroles de David continuaient à résonner à travers mon âme, Psaume 103, 1.2 : Mon âme, bénis l’Éternel ! Que tout ce qui est en moi bénisse son saint nom ! Mon âme, bénis l’Éternel, Et n’oublie aucun de ses bienfaits !

Et si maintenant je suis sollicité, de plusieurs côtés, de rédiger un texte sur ce voyage d’Amérique pour le Grenzbote [6], ce que j’accepte volontiers, je le fais pourtant uniquement dans le but de louer le nom du Seigneur. Que, en plus, le Seigneur bénisse la fin de mon récit !

Le jeudi 25 juin, à la mi-journée, 12 h 44, mon fils et moi-même montâmes, ici à Emden, au train qui devait nous amener à Hambourg. Vers 5 heures nous arrivâmes à Hambourg. »

Le samedi 27 juin, les Jäger, père et fils, s’embarquent donc au port de Hambourg sur le célèbre paquebot allemand Vaterland, « navire le plus grand du monde ». Dans son livre « Mon Voyage d’Amérique », Johannes Jäger décrit la montée à bord des passagers, selon leur affectation à l’une des trois classes du bateau (I, II, III), avant de terminer cette description avec un commentaire bien caractéristique de sa façon personnelle de voir les choses :

Prof. Jäger avec 3 étudiants inconnus
vers 1895
Source J. G. Beuker, ibid. p. 89

« A 12 h 30, tous ceux qui voulaient partir étaient à bord. Et si l’un de ces derniers ne devait pas être là pour 12 h 30, eh bien il sera arrivé trop tard et aura manqué la bonne heure. En effet, immédiatement après 12 h 30, la rampe d’accès au bateau fut enlevée et la porte fermée. Est-ce que quelqu’un est arrivé en retard ? Je ne le sais pas. Mais il y a un trop tard pour le royaume des cieux. Les cinq vierges folles dans Matthieu 25 sont venues trop tard, car la porte avait été fermée avant leur arrivée. C’est pourquoi il leurs dit : « Je vous le dis en vérité, je ne vous connais pas ». Qu’aucun de mes lecteurs ne manque le temps de grâce en arrivant trop tard ! »

Voyage de retour

Dans un article de la revue historique « Origins », parue en 1995 sous le titre Johannes Jäger : le Prophète en visite à Iowa, et éditée par l’Église Réformée d’Amérique (Christian Reformed Church), l’historien américain calviniste Herbert Brinks évoque les conditions dans lesquelles Johannes Jäger prend la décision de rentrer en Allemagne et donne un bref récit de l’interception du Nieuw Amsterdam et des événements qui s’en suivent. Brinks écrit :

« Malheureusement, ses projets d’un long voyage à travers toute la région [7], furent brusquement renversés. La Première Guerre mondiale entre l’Allemagne, la France et l’Angleterre éclata. Jäger essayait de rejoindre rapidement la patrie, avant que cela ne fût plus possible. Il se précipita à New York, où il essayait de trouver un passage pour l’Allemagne. Les navires allemands étaient déjà bloqués en Europe. Jäger était dans l’impossibilité de trouver une liaison directe. C’est la raison pour laquelle il réserva, avec 900 d’autres Allemands, un passage sur un paquebot néerlandais neutre. Quand ils sont montés à bord, c’est ce que Jäger rapporte, ses compatriotes chantaient des chants patriotiques allemands. Jäger craignait que des marins anglais et français, également présents au port, n’en informent par télégraphe leur patrie pour dénoncer le navire néerlandais avec les nombreux Allemands à son bord.

La crainte était manifestement infondée. Mais quand le bateau, après une traversée de l’océan en toute sécurité, atteignit le blocus de la Manche, la cargaison fut inspecté par des officiers français. Ils découvrirent que la plupart des passagers étaient des Allemands. (Seulement un quart des 1200 voyageurs étaient des Néerlandais ou des Anglais.) Les Français donnèrent l’ordre au navire de rejoindre le port de Brest. Les passagers néerlandais et anglais restaient sur le navire. Les Allemands furent emmenés, en une journée de marche, vers une église (NDR : il s’agissait en fait du Fort de Crozon) qui servait de camp provisoire. En chemin, Jäger, âgé de 64 ans, s’effondra et fut transporté sur une civière. »

Etudiants en theologie à Emden, 1912
Assis, deuxième à partir de la gauche : Johannes Jäger, fils ; c’est lui qui accompagne son père au voyage d’Amérique
Source : J. G. Beuker, ibid. p. 32

A cet endroit où, avec la saisie du « Nieuw Amsterdam » par la marine française, commence sa captivité, nous redonnons la parole à Johannes Jäger. Dans son livre Mon Voyage d’Amérique, il fait le récit détaillé de ces événements marquants.

« Quand, tôt le matin du 2 septembre, nous entrâmes dans la Manche anglaise, apparut un bateau de guerre français, à savoir le croiseur auxiliaire Savoy (sic). Il tira un coup de feu comme signe que notre bateau devait s’arrêter. Notre bateau s’immobilisa immédiatement. Lorsque le navire français s’était rapproché, un officier français et plusieurs soldats français montèrent à bord de notre bateau. Tous les passagers de notre bateau furent immédiatement réveillés. … A 11h00 du matin, l’ordre fut donné de mettre sous scellés toute la cargaison du bateau et d’emmener le bateau avec tous les passagers à Brest. A 12h00, plusieurs autres officiers et soldats français montèrent à bord. Maintenant, ce n’était plus le capitaine, mais des officiers français qui avaient le commandement sur le bateau. Ils l’emmenèrent à Brest. A 10h30 du soir, nous arrivâmes à Brest. Le drapeau français fut maintenant hissé à côté du néerlandais.

Le matin suivant, le 3 septembre, des barques et des bateau français accostèrent notre bateau pour saisir toute la cargaison, comme les céréales, la farine, le charbon etc. et l’emmener à la ville de Brest. A 8h00 du matin, nous autres passagers dûmes nous rendre sur le pont de la première classe et, sur demande, présenter nos papiers. Et maintenant, on se tenait sur le pont de la première classe, de 8h00 – 12h00 et, de nouveau, l’après-midi de 2 – 4, et nos papiers n’ont toujours pas été visés. A 4 heures, les stewards firent savoir que tous les Néerlandais et Anglais et Français peuvent rester sur le bateau et continuer jusqu’à Rotterdam ; mais, tous les Allemands, Autrichiens et Hongrois de sexe masculin devaient se préparer, prendre leurs bagages à main, quitter le bateau et aller en captivité.

Je demandai au steward en chef de m’autoriser à aller voir l’officier français pour lui montrer mes papiers et de le prier de nous permettre, moi et mon fils, de rester sur le bateau, puisque j’avais déjà 64 ans et mon fils seulement 16 ans. Mais il ne le permit pas. … Pour cette raison, je décidai de me conformer aux ordres et d’aller en captivité. Dieu, me dis-je, a suffisamment de moyens pour te remettre en liberté.

Le Fret
Vue au début du 20ème siècle
Carte postale

A 6 heures du soir, plusieurs grandes et larges barques (pontons) s’approchèrent de notre bateau, et maintenant on nous dit : Tous les Allemands, Autrichiens et Hongrois doivent prendre leurs bagages à mains, quitter le bateau et monter dans les barques pour aller en captivité. Environ 750 hommes devaient quitter le bateau et descendre dans les barques. … Quand tout le monde était monté, on nous transporta avec un petit vapeur pendant une heure jusqu’à la côte d’une petite île. Sur cette petite île ou presqu’île était situé le Fort de Crasson (sic). Quand nous avions mis pied sur terre, on nous fit déposer nos bagages et nous mettre en rang, pour effectuer encore une marche de deux heures vers le Fort de Crasson où nous devions être emprisonnés. Quand nous étions en rang on nous fit savoir que celui qui refusait l’obéissance, même le moins du monde, ou s’écartait du chemin sans autorisation, serait immédiatement abattu. A peine un quart d’heure plus tard, l’un de nous fut effectivement abattu. Il paraît que c’était un Polonais. On nous dit qu’il aurait dû déposer ses bagages par terre, n’aurait pas compris l’ordre et voulait encore sortir quelque chose de son sac à main et aurait été abattu immédiatement. Quatre coups de feu ont été tirés sur lui ; plus en avant dans la colonne, je les ai entendus. Peu de temps après, la marche de deux heures commençait. »

Le poète Hermann von Bötticher
cf. http://www.ilelongue14-18.eu/?Le-po...
Source : Deutsches Literaturarchiv Marbach

Il est peut-être intéressant de compléter le récit de Johannes Jäger par celui de l’ancien prisonnier du camp de l’ÎLe Longue, Hermann von Bötticher, dans son livre de souvenirs, « Erlebnisse aus Freiheit und Gefangenschaft ». Tout comme Jäger, von Bötticher est, lui aussi, Allemand et passager sur le « Nieuw Amsterdam ». Il partage donc, au moins pendant quelques jours, le destin de Johannes Jäger. Mais, quand l’un, Jäger, est pasteur, l’autre, von Bötticher, est poète et, qui plus est, poète « expressionniste » ; c’est à dire qu’il pratique, dans ses œuvres littéraires, un subjectivisme marqué en prenant ses libertés dans l’expression linguistique. En outre, von Bötticher, qui en 1914 n’a que 27 ans (Jäger en a 64), physiquement plus à l’aise que le pasteur, est moins préoccupé, pendant cette marche éprouvante, de son propre sort. Ainsi son regard capte-t-il plus sereinement les paysages, entre la cale du Fret et le Fort de Crozon, que les prisonniers doivent traverser. Ce faisant, il donne certaines indications – même vagues – sur l’itinéraire du chemin emprunté.

La marche à pied du Fret au Fort de Crozon,
selon deux sources différentes :
Hermann von Bötticher et Johannes Jäger

1. Le récit H. v. Bötticher :

« Le soir arrive ; une obscurité mate et douce. Nous touchons la terre et, à travers de galets humides qui ont l’odeur des algues, nous escaladons à la plage.

Le petit port de pêche gris-blanc est rempli de voiliers au repos. Partout des filets pendus, des pêcheurs fatigués dans l’attente du soir. Leur vie, pleine de nostalgie mystérieuse, nous salue. Depuis de coteaux verts et d’or se détachent des personnes rouges et bleues. Des appels sombres comme le soir résonnent à travers l’air. Soudainement, toutes les choses sont liées les unes aux autres dans une relation profonde et mystérieuse. Des visages, abattus et tendant l’oreille, regardent du fond de la semi obscurité ; des femmes bretonnes, des garçons et des filles, en sabots clapotants, s’approchent et croient voir des fantômes.

Des baïonnettes et le rouge des uniformes brillent... En une longue colonne, nous passons près de dures crosses de fusils. Les maisons se retirent de plus en plus profondément dans la nuit, à travers leurs fenêtres se brise de la lumière jaune. La rue passe entre le port et le village. Devant un bâtiment bas, une crèche à chèvres abandonnée, nous nous arrêtons. La porte est grande ouverte, des postes des deux côtés armés de fusils étincelants. A travers cette porte, nous passons nos bagages vers l’obscurité et poursuivons notre marche dans une colonne interminable.

Derrière nous une voix qui refuse ; elle se perd au loin. Nous continuons la marche. Des officiers sur des chevaux effarouchés. Puis, dans le silence tendu, le bruit d’un coup. Des cris de femmes remplissent l’air ; suit un deuxième et un troisième coup : à l’intérieur de nous quelque chose s’arrête. Vers l’extérieur le corps se tend, le poing se cramponne.

« Qu’est-ce qu’il y a, Caporal ? »

« On vient de tuer, silence ! »

Le paysage se tait. L’obscurité respire. Les officiers passent en galopant le long des colonnes. Des ordres sont passés : quiconque quitte le rang sera fusillé. Amis et ennemis, tous se taisent. Une méchante odeur traverse l’air ; il frémit ; la nature est partagée en deux. Il fait complètement nuit. Nous marchons. La lune a rempli l’obscurité de lumière blanche et d’ombres plus profondes. Des profondeurs de la nuit émergent des groupes d’arbres serrés et vivants. Des vallées boisées et des collines frémissent, le paysage regarde rêveur vers la rade ; nous nous en éloignons et y revenons. Tout est infini. La route s’écoule à travers la nuit comme une rivière doucement rayonnante. Quand elle monte je vois des fusils et des baïonnettes briller dans le clair de lune. Telle une vision, la colonne de formes humaines sombres s’étire sur la vague d’une colline et se démarque contre le ciel et la nuit. Au bout d’une heure, nous traversons un village. Une nouvelle heure plus tard, un autre. Un pasteur octogénaire [8] s’écroule et est déposé sur un brancard ; son fils se tient à ses côtés et aide à le porter jusqu’à ce qu’une sentinelle le refoule. Puis, en haut, nous atteignons un champ. Il est chauve. Des buissons de genêts et de minces bosquets de pins, traversés par le scintillement argenté de la mer. L’océan Atlantique.

Itinéraire probable de la marche à pied de la cale du Fret au Fort de Crozon

Est-ce que les quelques indications topographiques, soulignées dans le texte, nous permettent de tracer le parcours qui a été choisi pour mener ce convoi exceptionnel de plusieurs centaines d’hommes [9] de la cale du Fret au Fort de Crozon ?

Le chemin le plus court passe par le sillon de l’étang du Fret [10], en poursuivant sur la Rue de Pen an Ero et la montée (aujourd’hui D 55) vers Lanvéoc. En haut de la colline, ils prennent la direction de Crozon, sur la route (aujourd’hui D 155) qui descend vers le petit village de St.-Jean-de-Leïdez. Cet itinéraire semble être confirmé par von Bötticher, qui écrit : « Au bout d’une heure », donc à peu près à mi-chemin de leur marche de deux heures, « nous traversons un village ».

La seule localité, entre le Fret et Crozon, identifiable comme « village », à cause de la présence d’une chapelle, est St.-Jean-de-Leïdez. En effet, du temps des événements relatés ici, ce groupement de quelques maisons était encore doté d’une petite chapelle, située directement au bord de la route. Le 8 septembre 1944, touchée par une bombe et partiellement détruite, elle fut démolie définitivement en 1956, par décision du conseil municipal.

Chapelle Saint-Jean-de-Leïdez
avant sa destruction
Source : collection particulièr Didier Cadiou

Von Bötticher poursuit : « Une nouvelle heure plus tard, un autre [village]. » Cet « autre » village est forcément Crozon. Que le convoi d’hommes ait mis une heure pour faire le trajet, relativement court (2,9 km) de St.-Jean-de-Leïdez est tout à fait crédible, étant donnée la montée assez raide que les hommes avaient à gravir, après la traversée du ruisseau de Kerloc’h.

2. Le récit du Pasteur Jäger

Et voilà la marche de la cale du Fret au Fort de Crozon telle que l’a vécue le pasteur Jäger (Mon Voyage d’Amérique, p. 16).

« Les hommes à mes côtés remarquaient dès le début que je ne pouvais pas bien marcher, que, du moins, je ne serais pas en mesure de supporter une marche de deux heures. Il le signalèrent au capitaine français. Mais celui-ci rejeta leurs propos sans autre forme de procès : Nous n’avons pas de voiture ; si le Monsieur en question ne peut pas bien marcher, que les autres messieurs veuillent l’aider. C’est ce qu’ont fait fidèlement les deux messieurs à mes côtés. Ils étaient médecins. Tantôt ils m’offraient leurs bras, tantôt leur épaule, comme support. Ils ont fait ce qu’ils ont pu. Moi de mon côté, je voulais appliquer toutes mes forces pour pouvoir suivre. Mais à 20 minutes du fort de Crozon, je m’écroulai, sans forces et impuissant. J’étais allongé au bord du chemin, inconscient. Plus tard, on me racontait que j’étais allongé inconscient au bord du chemin et que des civils français seraient venus des villages, munis de pierres et de bâtons pour me tuer. Les soldats français aussi m’auraient maltraité et m’auraient bousculé et frappé avec leurs crosses. Quand j’étais allongé, inconscient, au bord du chemin, mon fils, qui était 100 m derrière moi dans la colonne, demanda à l’Officier l’autorisation de m’approcher ; mais, elle lui fut refusée. C’étaient certainement des soldats français qui m’ont chargé sur un chariot à main, emprunté dans le village le plus proche. De tout cela, d’avoir été allongé au bord du chemin et chargé sur un chariot, un chariot à chiens, je ne sais rien moi-même. J’ai été complètement inconscient. … Tard le soir, vers les 10 H 00, nous arrivâmes au Fort. »

La nuit passée au Fort de Crozon

Fort de Crozon
Photo : E. Brissy, 9 mars1916
Source : Ministère de la culture, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. Diffusion RMN Grand Palais, D 0001669
Fort de Crozon, cour intérieure
Photo : E. Brissy, 9 mars1916
Sourece : Ministère de la culture, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. Diffusion RMN Grand Palais, D 0001668

Suite du récit du Pasteur Jäger

« Arrivé devant la prison, on me releva du chariot pour me placer sur un tabouret en bois. Trente à quarante soldats, leurs fusils chargés, m’entouraient et il m’était comme s’ils devaient m’abattre dès l’arrivée des autres Allemands. Car, bien qu’en retard par rapport au convoi, celui-ci m’avait laissé passer sur mon chariot, de manière à ce que j’arrive avant la troupe marchant à pied. Le groupe d’officiers délibérait s’il devaient m’abattre ou laisser en vie. En ce moment, je priai à Dieu, involontairement à haute voix. Un rire moqueur se fit entendre. Désormais je priais en silence. Quand la troupe des Allemands approcha, la délibération des officiers se termina ; on s’était mis d’accord de me laisser en vie.

On commença maintenant de s’occuper de mon état. On m’apporta un verre d’eau et m’en fit boire un peu, pansa ma tête et posa un pansement autour de mon front et m’apporta un matelas afin que je puisse m’y allonger. Je le fis, avec de l’aide ; car, sans aide, j’aurais été incapable de le faire. A cet instant, quand j’étais allongé sur le matelas et pas encore porté à la prison, la partie arrière du convoi des Allemands était arrivé aussi, de sorte que mon fils me vit. Il demanda de pouvoir venir auprès de moi. Maintenant il en eut l’autorisation. Nos deux cœurs furent touchés aux larmes. Nous nous embrassâmes. Et à partir de ce moment, mon fils pouvait rester près de moi. C’était comme si l’on avait compris que nous n’étions pas des hommes dangereux. Maintenant, posé sur mon matelas, je fus porté à la prison, deux étages au- dessus. C’était vraiment un cachot, car ce taudis ne disposait pas de fenêtres. L’air et la lumière ne pouvaient rentrer que par la porte, si celle- ci devait s’ouvrir, de temps à autre. C’était un taudis, où, dans d’autres circonstances, on enfermait peut-être de grands criminels.… .

Peu de temps après, le médecin militaire d’hier soir revint et m’examina. Il constata que j’étais encore très faible. Puis, il me demanda si j’étais d’accord qu’il proposât au commandant de me faire transférer à l’hôpital de la ville de Brest. … Je répondis au médecin que j’étais très reconnaissant de cette proposition et que je la préférerais au séjour en prison ; mais, j’aurais déjà 64 an et mon fils n’en aurait que 16 ; donc, tous les deux, nous n’avions rien à voir avec le militaire. S’il ne pourrait pas suggérer au commandant de nous laisser partir chez nous ? Ce disant, je lui montrai mon passeport. En le regardant et le lisant il s’étonna et dit avec un accent français : Pasteur ? Pasteur ? Pourquoi êtes-vous en captivité. Je répondis : pour la seule raison que nous sommes Allemands. Alors, il n’ajouta plus rien et me dit gentiment au revoir. Mais je pouvais remarquer que ma demande était tombée sur une terre fertile. .

L’après-midi de ce même jour, un officier supérieur, un général, vint au Fort ; c’est à lui que le médecin présenta mon affaire et ma demande d’être autorisé de rentrer à la maison. Alors, ma demande fut admise. ¨Puis, nous vîmes le médecin à côté du général et tout suite après notre affaire était réglée. C’était le tournant dans notre prison. Que Dieu soit remercié !.

Le bateau {Nieuw Amsterdam] mouillait toujours au port de Brest, puisque l’on n’avait pas terminé de décharger les céréales, la farine, les charbons et de les emmener à Brest. Quand alors l’ordre fut donné aux officiers et médecins de se préparer à la marche de deux heures de retour à la côte d’où nous étions venus la veille, je signalai que j’étais incapable de marcher. On me répondit gentiment en me disant que l’on avait commandé une voiture pour moi, mon fils et les quatre vieilles personnes.

Quand je fus libéré de la prison et eu l’autorisation de monter à nouveau sur le bateau hollandais Nieuw Amsterdam et de rentrer à la maison, je me sentais un peu comme les rachetés du seigneur dont il est dit, Ps. 126,1.6. : "Si le Seigneur rachète les captifs de Sion nous serons comme ceux qui rêvent, alors nos bouches seront pleines de rires et de rires nos langues pleines de louanges."

Ainsi, Dieu a tout bien fait. Premièrement, il a éprouvé ma foi et ne m’a pas couvert de honte et, deuxièmement, ma captivité a profité aussi à mon fils et aux autres vieilles personnes. Certes, Dieu, nous conduit bien aux profondeurs mais nous en extrait aussi. Mais il ne conduit pas aux profondeurs parce qu’il aurait plaisir de conduire dans la misère, et pas non plus parce qu’il ne saurait aider, mais parce qu'à travers cela il veut glorifier encore plus son nom. C'est pourquoi je loue la grâce et la puissance du Seigneur, et je dis avec Psaume 68, 20, 21 : Béni soit le Seigneur chaque jour ; Dieu pose son fardeau sur nous, mais il nous aide aussi. Nous avons un Dieu qui aide et le Seigneur qui nous a sauvés de la mort ! »

De retour en Allemagne, Johannes Jäger poursuit ses activités de professeur en théologie et de pasteur, dans la ville de Emden. Dans deux prêches qu’il publie, en décembre 1914, donc peu de temps après son rapatriement, ses expériences de captivité, même en évitant de s’y référer explicitement, semblent être le fondement du message qu’il veut faire passer.

Prêche du pasteur Jäger
Le Retour du Christ ou Une Parole pour les Derniers Jours, Matt. 24, 27, 28
Source : Altreformierte Kirche Emden
Prêche du pasteur Jäger
Un Prêche en Temps de Guerre
Jérémie 29, 11 – 14
Source : Altreformierte Kirche Emden

C’est ainsi que, dans son prêche sur le Retour du Christ, il poursuit inlassablement le but de transmettre à ses lecteurs cette inébranlable confiance en Dieu qui est la sienne. Pour ce faire il évoque à plusieurs reprises le psaume 23 ou Cantique de David, cette affirmation du bonheur terrestre qui, régulièrement mise à mal par les expériences de la vie, ne peut, seule, guère convaincre.

Par contre, associé à la crédibilité d’un homme de la trempe du pasteur Jäger, qui vient personnellement de faire la douloureuse expérience d’une marche dans la sombre vallée de la mort, avant d’être reconduit dans les sentiers de la justice, le Cantique de David a de bonnes chances de convaincre les lecteurs de la véracité de ses promesses :

L’Éternel est mon berger :
je ne manquerai de rien.
Il me fait reposer dans de verts pâturages,
Il me dirige près des eaux paisibles.
Il restaure mon âme,
Il me conduit dans les sentiers de la justice,
A cause de son nom.
Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort,
Je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi :
Ta houlette et ton bâton me rassurent.
Tu dresses devant moi une table,
En face de mes adversaires ;
Tu oins d’huile ma tête,
Et ma coupe déborde.
Oui, le bonheur et la grâce m’accompagneront
Tous les jours de ma vie,
Et j’habiterai dans la maison de l’Éternel
Jusqu’à la fin de mes jours.
(Bible Segond)

Le pasteur Jäger travaille jusqu’au 1ᵉʳ novembre 1923 comme professeur et pasteur. C’est à l’âge de 73 ans qu’il prend sa retraite. Il était le dernier professeur de la Vieille Eglise Réformée. Jäger meurt suite à une maladie douloureuse [11], le 16 septembre 1925 à Emden.

Bibliographie

  • G. J. Beuker, Gemeinde unter dem Kreuz, Altreformierte in Emden, 1856 – 2006
  • CV Johannes Jäger, in G. J. Beuker : Umkehr und Erneuerung, 1988, p. 432 – 437
  • Johannes Jäger, Meine Amerikareise, in : Grenzbote (Revue de la Vieille Eglise Réformée), numéros (936 – 848, 1914)
  • H. Brinks, Johannes Jäger, Der Prophet besucht 1914 Iowa, in : Origins, Iowa, 1995